La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: «Si tu ne fermes pas ta porte à l'amour, l'amour te mettra à la porte.» Un matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied léger chez la fruitière qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le soir, au bras d'un amoureux «à équipage.» «Quel malheur! dit la portière. Une fille si bien élevée! C'était comme une hirondelle: elle portait bonheur à la maison.—Eh bien, dit la fruitière, elle se portera bonheur à elle-même.»

Octave n'avait pas de préjugés: il aimait la femme, quelle que fût son origine et quel que fût son pays. Il l'avait prouvé en ramenant une Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Bréda street; il aimait les Champs-Élysées, mais il aimait le pays latin. Devant toutes frontières, il répétait le mot de Louis XIV: «Il n'y a plus de Pyrénées.»

Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'était pas du pays latin.

Le lendemain, non loin de l'hôtel de Parisis, dans une maison de l'avenue d'Eylau, cachée sous les grands arbres d'un jardin, une jeune fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter bonheur à cette petite maison humide et malsaine, que les derniers locataires avaient quittée. C'était cette solitude même qu'Octave avait cherchée pour Louise. Il voulait lui louer le premier étage, mais elle avait peur du luxe, et elle demanda à habiter l'étage mansardé: cela lui rappellerait sa mère et elle travaillerait mieux, car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop à toucher la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-même; elle refusa.

Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop décrié. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de villa, très simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle eut des oiseaux dans une petite cage dorée et des pervenches dans une petite jardinière rustique. «Cela ne vous empêchera pas, lui dit-elle, de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.—Oui, ma Violette, répondit-il.—Oui, s'écria-t-elle avec joie, Violette c'est mon nom, car je veux vivre toujours cachée.»

La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'était à la vie, à la mort. «N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui vous aime et vous qui m'aimez, c'est à la vie à la mort?» Octave tressaillit, il se rappela la légende des Parisis. «Si j'allais l'aimer! Et si elle allait m'aimer!» dit-il, avec un sentiment de tristesse. Et il reprit: «Il faudra que je jette de l'eau sur le feu.»

Le soir il alla voir sa tante. Geneviève était au spectacle avec la marquise de Fontaneilles. «C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu apaiser mon coeur dans l'atmosphère de la province.»

Il joua au reversis avec sa tante. «Êtes-vous bien amoureux? lui demanda-t-elle.—Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes.»

XVII

POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT SONNER