Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masqué. Nul ne savait ce secret, pas même Geneviève.
M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fécondes de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les Cordillères. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une poignée de pépites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois. «Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens dans les Cordillères où on ne trouve que de l'argent, quand je pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!»
Pareillement, çà et là, il lisait tout haut quelques lignes d'un journal de province, où on vantait les troupeaux de Parisis, ses vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'était une terre modèle.
La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme à Bade, à la Bourse comme chez les dames qui jouent.
On le disait généreux, on le disait même prodigue; il pensionnait plus d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres.
Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coûtait pas bien cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres à deux voleurs qui se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent volé que cinq.
Tout cela était un jeu bien joué, car le duc de Parisis n'avait pas le sou. Mais il cachait sa pauvreté à quatre chevaux comme les vrais riches cachent leurs millions à deux rosses. A première vue, cela doit paraître étrange: rien n'était plus simple.
Quand il était entré dans la diplomatie, il avait recueilli un million en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations de chemins de fer. Le château de Parisis était estimé deux millions, total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier million dura bien deux années. Octave avait toujours les mains pleines et les mains ouvertes; il était la providence des comédiennes, des dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son titre de duc, sa soif de plaisir, ses manières d'enfant prodigue. Ce n'était pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux millions sont une mine inépuisable: mais toutes les mines s'épuisent, même celles des Cordillères, où les cent Indiens qui travaillaient toujours pour lui trouvaient à peine de quoi vivre eux-mêmes depuis quelques années.
Quand Octave était revenu d'Amérique, il lui avait fallu emprunter par hypothèque sur son château. Il prit d'abord un million. A son retour de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes hypothèques; on lui prêta encore cinq cent mille francs, parce qu'on savait que, le cas échéant, la terre de Parisis vendue par expropriation dépasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, décidé à vivre plus tard comme il plairait à Dieu,—ministre à Carlsruhe ou à Dresde,—ou recueillant des débris de son patrimoine pour planter ses choux au château natal.
Il appartenait d'ailleurs à cette nouvelle génération qui vit au jour le jour et qui brave le lendemain. Cette génération n'est pas plus sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir pauvres, sont des esprits supérieurs à ceux qui vivent pauvres pour mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Dépenser gaiement un louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre.