Parisis pensait, tout à sa curiosité de l'éternel féminin, que Mme de
Révilly était un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensée.
Elle demandait à valser pour se remettre, parce que le tourbillon
était son élément. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie.
Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les deux, dans leur jeunesse et dans leur beauté, valser la valse des Roses—toujours la valse des roses—avec la plus adorable désinvolture.
Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain s'étaient peu à peu effacés pour ces dilettantes et ces virtuoses.
Octave ne pouvait s'empêcher de penser que c'était la seconde fois dans la même journée qu'il entendait la valse des Roses, avec une vraie joie.
Mme de Révilly, qui aimait la valse jusqu'à s'en faire mourir, appuyait sa tête enivrée et haletante sur le sein de Parisis, qui tressaillait sous la chaleur de ses lèvres et sur la neige de ses bras.
Après la valse, Mme de Révilly avisa deux chaises dans une porte et y entraîna M. de Parisis, tout en lui disant: «Et maintenant, c'est l'heure des affaires sérieuses; vous m'avez demandé une audience, je vous l'accorde. Dépêchez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez plutôt, voilà un danseur—une âme en peine—qui s'approche.—Madame, je vous défends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi.»
Mme de Révilly partit d'un éclat de rire, ce qui empêcha le danseur en disponibilité de venir jusqu'à elle. «A merveille, dit Mme de Révilly, je me croyais libre jusqu'à deux heures du matin, mais il paraît que mon mari vous a donné ses pouvoirs. Vous seriez bien attrapé si je vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois là-bas une belle dame qui vous lorgne avec les pâleurs de la jalousie.—Madame, quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la veille; voulez-vous connaître ma philosophie de l'amour? Le plus beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous, l'aimer tout à coup doucement et furieusement, rêver ensemble que Dieu nous a jetés sur la terre pour nous rencontrer une heure dans le souvenir du ciel, sous les nuées de feu de notre âme soudainement amoureuse, enivrés par un baiser suprême quand le coeur sa précipite sur les lèvres, ah! madame, voilà le souverain amour, voilà le bonheur inespéré. Une heure ainsi passée, c'est un siècle, on s'en souvient toute la vie, on s'en souvient toute l'éternité.
Mme de Révilly n'était pas habituée à cette éloquence; elle regarda, toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous prétexte d'admirer son bracelet. «Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas de lendemain?—Un lendemain peut-être, un surlendemain passe encore, mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malséant. Si vous aimiez le vin, je comparerais cela à des gourmands qui ne boivent jamais d'une bouteille quand elle a été débouchée. Dans le flacon qui contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la première goutte qui donne l'ivresse.»
Mme de Révilly, pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut pas qu'on dansait sans elle.
Octave lui fit très sataniquement le tableau de son amour avec Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il montra à la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs éventés, de ces poses académiques, de ces mensonges officiels; il étala devant elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des rôles qu'on joue plus ou moins mal dans cette comédie éternelle; il prouva que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne répandaient que de la poussière, qu'il n'y a en ce monde que des commencements, que la suite à demain veut toujours dire un roman ennuyeux qu'il faut donner à lire à sa fille de chambre. Bien entendu que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononcé, M. de Parisis était si persuasif qu'à chaque mot la maîtresse de son ami se disait tout bas: «C'est pourtant vrai!» «Croyez-moi, reprit Octave, tout en appelant à lui l'éloquence des yeux, il n'y a en ce monde que l'imprévu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes les grâces, toutes les poésies de l'âme comme du corps; un homme et une femme qui se sont aimés, mettent au fourreau, pour des temps meilleurs, leurs plus irrésistibles coquetteries; ils ne vivent pas, ils sommeillent.—C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de Révilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien à me dire.»