Tout à coup, comme si l'amour du travail fût une habitude invincible chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencée et se mit à l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une écolière bien apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps.

Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait à toutes les oreilles, mais il semblait très insouciant des contes débités sur lui. La raillerie des autres ne montait jamais «à la hauteur de son dédain.»

Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine réserve; quiconque eût bien étudié, n'eût reconnu entre lui et elle qu'une amitié de passage qui ne viole pas les bienséances par des airs de familiarité à la mode dans le beau monde. Les voisines furent même édifiées par la conversation. «Eh bien! disait M. de Parisis, comment vous trouvez-vous à Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison? L'air de la mer vous va à ravir. Avez-vous reçu des lettres de votre famille?»

Et Mlle Violette répondait: «Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis très contrariée de n'avoir pas reçu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait la goutte. Je suis allée prier pour lui aux deux églises. Je ne sais pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai déjeuné comme quatre. Si vous voyez par là ma femme de chambre, dites-lui de m'apporter des pêches.»

En un mot, une conversation irréprochable; j'oubliais de vous dire que Violette termina sa période par un adorable: «Tu sais que tu m'embêtes.»—Ce à quoi Octave répliqua: «Ce n'est pas étonnant, car je m'embête tant moi-même!» C'était le thermomètre de toute la plage.

M. de Parisis ne prit pas racine auprès de sa maîtresse, il alla s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes qu'il n'avait pas encore saluées à Dieppe. On ne manqua pas de lui demander ce que c'était que cette belle inconnue,—cette Ophélie de Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou Vidal—ou plutôt peinte par elle-même.

Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyagé avec elle. C'était une jeune fille excentrique de la plus haute vertu qui craignait d'autant moins la vie à la diable qu'elle était plus vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle avait un frère zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante chanoinesse. Il désirait entrer un peu plus dans son intimité, mais il n'espérait pas franchir les limites des civilités puériles et honnêtes.

Dans le groupe qui l'écoutait, il remarqua de prime abord une jeune fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau.

Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opéra dans cette blonde aux yeux noirs, d'une beauté étrange, qui n'avait aucun des caractères des beautés de convention, avec sa fierté si noble et si naturelle. Elle rappelait ces figures à la Corrège et à la Prudhon qui, à première vue, vous prennent l'âme comme le corps: un nuage de volupté dans la pureté idéale des yeux, sur la virginité des lèvres un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage le plus profond et le plus impénétrable des sens et de l'esprit, l'étreinte des bras et l'expansion du coeur.

C'était la première fois que Parisis voyait sa cousine de si près.
Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la
Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur.