J'ai déjà dit que le petit Jim n'aimait guère ses livres, mais par là j'entendais des livres d'école, car dès qu'il s'agissait de romans de n'importe quel sujet qui touchait de près ou de loin aux aventures, à la galanterie, il était impossible de l'en arracher, avant qu'il eût fini.

Lorsqu'un livre de cette sorte lui tombait entre les mains, Friar's Oak et la forge n'étaient plus pour lui qu'un rêve et sa vie se passait à parcourir l'Océan, à errer sur les vastes continents, en compagnie des héros du romancier.

Et il m'entraînait à partager ses enthousiasmes, si bien que je fus heureux de me faire le Vendredi de ce Crusoé, quand il décida que le petit bois de Clayton était une île déserte et que nous y étions jetés pour une semaine.

Mais lorsque je m'aperçus qu'il s'agissait de coucher en plein air, sans abri, toutes les nuits, et qu'il proposa de nous nourrir de moutons des dunes, (de chèvres sauvages, ainsi qu'il les dénommait) en les faisant cuire sur du feu que l'on obtiendrait par le frottement de deux bâtons, le coeur me manqua et je retournai auprès de ma mère.

Quant à Jim, il tint bon pendant toute une longue et maussade semaine, et au bout de ce temps, il revint l'air plus sauvage et plus sale que son héros, tel qu'on le voit dans les livres à images.

Heureusement, il n'avait parlé que de tenir une semaine, car s'il s'était agi d'un mois, il serait mort de froid et de faim, avant que son orgueil lui permît de retourner à la maison.

L'orgueil! C'était là le fond de la nature de Jim. À mes yeux, c'était un attribut mixte, moitié vertu, moitié vice. Une vertu, en ce qu'il maintient un homme au-dessus de la fange, un vice, en ce qu'il lui rend le relèvement difficile quand il est une fois déchu.

Jim était orgueilleux jusque dans la moelle des os.

Vous vous rappelez la guinée que le jeune Lord lui avait jetée du haut de son siège. Deux jours après, quelqu'un la ramassa dans la boue au bord de la route.

Jim seul avait vu à quel endroit elle était tombée et il n'avait même pas daigné la montrer du doigt à un mendiant.