— Voilà, qui est bien grave, mon neveu, dit mon oncle, pendant que nous volions vers Reigate. S'ils allaient ce train, c'est qu'évidemment, ils tenaient à faire leur coup de bonne heure.

— Jim et Belcher seraient certainement de force à leur tenir tête à tous les quatre, suggérai-je.

— Si Belcher était avec lui, je ne craindrais rien; mais on ne saurait prévoir quelle diablerie ils ont arrangée. Que nous le trouvions seulement sain et sauf, et je ne perdrai pas un moment jusqu'à ce que je le voie sur le ring. Nous veillerons pour monter la garde avec nos pistolets, mon neveu, et j'espère, seulement que ces bandits seront assez hardis pour tenter leur coup. Mais il faut qu'ils aient été à l'avance bien certains de réussir, pour que la cote ait monté à un pareil chiffre, et c'est là ce qui m'inquiète.

— Mais assurément, ils nont rien à gagner à commettre une pareille infamie, Monsieur. S'ils arrivent à blesser Jim, la lutte ne pourrait avoir lieu et les paris ne seraient pas décidés.

— Il en serait ainsi dans une lutte ordinaire pour gagner un prix, et c'est heureux qu'il en soit ainsi, autrement les coquins qui infestent le ring, ne tarderaient pas à rendre tout sport impossible, mais ici il en est autrement. D'après les conditions du pari, je dois perdre, à moins que je ne présente un homme dans une certaine limite d'âge, qui soit vainqueur de Wilson le Crabe. Vous devez vous souvenir que je n'ai point nommé mon homme; C'est dommage, mais c'est ainsi. Nous savons qui il est, nos adversaires le savent aussi, mais les arbitres et le dépositaire des enjeux refuseraient d'en tenir compte. Si nous nous plaignions que Jim Harrison est hors de combat, ils nous répondraient qu'ils n'ont pas été dûment informés que Jim Harrison était notre champion. Les conditions sont, jouer ou payer, et les gredins en profitent.

Les craintes qu'avait exprimées mon oncle au sujet de l'encombrement de la route ne furent que trop justifiées, car lorsque nous eûmes dépassé Reigate, nous vîmes un tel défilé de voitures de toute espèce que, pendant les huit milles qui restaient à parcourir, il n'y avait pas, je crois, un seul cheval dont les naseaux ne fussent à plus de quelques pieds de l'arrière de la voiture ou carriole qui le précédait.

Toutes les routes qui partaient de Londres, comme celles qui s'éloignaient de Guildford à l'ouest, de Tunbridge à l'est, avaient contribué pour leur part à grossir ce flot de four in hand, de gigs, de sportsmen à cheval, si bien que la large route de Brighton était emplie d'un fossé à l'autre, d'une cohue qui riait, criait, chantait et marchait dans la même direction.

Il était impossible à quiconque eut contemplé cette foule bigarrée de ne pas reconnaître que la passion du ring, bonne ou mauvaise peu importe, n'était point le trait distinctif d'une certaine classe, mais qu'elle était une marque du caractère national, profondément enracinée dans la nature de l'Anglais, qu'elle avait été transmise de génération en génération, aussi bien au jeune aristocrate qui conduisait sa fine voiture, qu'aux grossiers revendeurs assis sur six rangs de profondeur dans leur carriole que traînait un bidet.

Là, je vis des hommes d'État et des soldats, des gentilshommes et des gens de lois, des fermiers et des hobereaux, des vagabonds d'East End et des lourdauds de province. Tout ce monde se démenait avec la perspective de passer une nuit pénible, rien que pour avoir la chance d'assister à une lutte qui pouvait se terminer en un seul round, chose impossible à prévoir.

On ne saurait imaginer une foule plus joyeuse, plus cordiale.