Mon oncle haussa les épaules et prit une pincée de son tabac de ce geste large, inimitable, que jamais personne ne s'était risqué à imiter.

— Très bien, mon garçon, dit-il, mais il est temps que nous pensions à nous mettre en route pour les Dunes. Ce voyage de nuit m'a laissé quelque peu effleuré et je ne serais pas fâché de rester seul une demi-heure pour m'occuper de ma toilette. Si ce doit être ma dernière ruade, au moins elle sera lancée par un sabot bien ciré.

J'ai entendu un homme qui avait voyagé dans les régions incultes, dire que, selon lui, le Peau Rouge et le gentleman anglais étaient proches parents, il en donnait comme preuve leur commune passion pour le sport et leur aptitude à ne point laisser percer l'émotion.

Je me rappelai ce langage, en voyant mon oncle, ce matin-là, car je ne crois pas que jamais victime liée au poteau ait eu sous les yeux une perspective aussi cruelle.

Non seulement une bonne partie de sa fortune était en jeu, mais encore, il s'agissait de la situation terrible où il allait se trouver devant cette foule immense, parmi laquelle étaient bien des gens qui avaient risqué leur argent d'après son jugement, et il se verrait peut-être au dernier moment réduit à faire des excuses sans valeur, au lieu d'avoir un champion à présenter.

Quelle situation pour un homme qui s'était toujours fait gloire de son aplomb, se donnait comme capable de mener toutes les entreprises avec un grand succès.

Moi qui le connaissais bien, je voyais à la couleur livide de ses joues et à l'agitation nerveuse de ses doigts, qu'il ne savait réellement plus où donner de la tête. Mais un étranger qui eût vu son attitude dégagée, la façon dont il faisait voltiger son mouchoir brodé, dont il maniait son bizarre lorgnon, dont il agitait ses manchettes, n'eût jamais cru que cette sorte de papillon pût avoir le moindre souci terrestre.

Il était bien près de neuf heures lorsque nous fûmes prêts à partir pour les dunes de Crawley.

À ce moment-là, la voiture de mon oncle était presque la seule qui restât dans la rue du village. Les autres voitures étaient restées la nuit, avec leurs roues entrecroisées, les brancards de l'une posés sur la caisse de l'autre en rangs aussi serrés qu'on avait pu les mettre, depuis la vieille église jusqu'à l'orme de Crawley et qui couvraient la route sur cinq de front et un bon demi-mille de longueur.

À ce moment, la rue grise du village s'allongeait devant nous, presque déserte.