Puis, il me demanda ce qui m'avait fait croire qu'il était un espion.
Quand je le lui eus dit, il ne répondit rien, hocha seulement la tête, et il avait alors l'air d'un homme qui n'a pas l'esprit bien tranquille.
VIII — L'ARRIVÉE DU CUTTER
Depuis le petit incident de la Tour d'alarme, mes sentiments à l'égard de notre locataire n'étaient plus les mêmes.
J'avais toujours l'idée qu'il me cachait un secret, où plutôt qu'il était à lui seul un secret, attendu qu'il tenait toujours le voile tendu sur son passé.
Et lorsqu'un hasard écartait pour un instant un coin de ce voile, c'était toujours pour nous faire entrevoir, de l'autre côté, quelque scène sanglante, violente, terrible.
L'aspect seul de son corps faisait peur.
Un jour que je me baignais avec lui, pendant l'été, je vis qu'il était tout zébré de blessures. Sans compter sept ou huit cicatrices ou estafilades, il avait les côtes, d'un côté, toutes déjetées, toutes déformées. Un de ses mollets avait été en partie arraché.
Il rit de son air le plus gai en voyant mon étonnement.
— Cosaques! Cosaques! dit il en promenant sa main sur ses cicatrices. Les côtes ont été brisées par un caisson d'artillerie. C'est chose fort mauvaise quand des canons vous passent sur le corps. Ah! quand c'est de la cavalerie, ce n'est rien. Un cheval, si rapide que soit son allure, regarde toujours où il pose le pied. Il m'est passé sur le corps quinze cents cuirassiers et les hussards russes de Grodno sans avoir eu grand mal. Mais les canons, c'est très mauvais.