De l'endroit où nous étions, nous avions sous les yeux un spectacle qui méritait qu'on passât la mer pour le voir.
Sur notre crête s'étendaient les carrés, alternativement rouges et bleus, qui allaient jusqu'à un village, situé à plus de deux miles de nous.
On se disait néanmoins tout bas, de rang en rang, qu'il y avait trop de bleu et pas assez de rouge, car les Belges avaient montré la veille qu'ils n'avaient pas le coeur assez ferme pour la besogne, et nous avions vingt mille de des hommes-là comme camarades.
En outre, nos troupes anglaises elles mêmes étaient composées de miliciens et de recrues, car l'élite de nos vieux régiments de la Péninsule étaient encore sur des transports, en train de passer l'Océan, au retour de quelque stupide querelle avec nos parents d'Amérique.
Nous avions toutefois, avec nous, les peaux d'ours de la Garde, formant deux fortes brigades, les bonnets des Highlanders, les bleus de la Légion allemande, les lignes rouges de la brigade Pack, de la brigade de Kempt, le petit pointillé vert des carabiniers, disposés à l'avant.
Nous savions que, quoiqu'il arrivât, c'étaient des gens à tenir bon partout où on les placerait, et qu'ils avaient à leur tête un homme capable de les placer dans les postes où ils pourraient tenir bon.
Du côté des Français, nous n'apercevions guère que le clignotement de leurs feux de bivouac, et quelques cavaliers dispersés sur les courbes de la crête. Mais comme nous étions là à attendre, tout à coup retentit la bruyante fanfare de leurs musiques.
Leur armée entière monta et déborda, par-dessus la faible hauteur qui les avait cachés; les brigades succédant aux brigades, les divisions aux divisions, jusqu'à ce qu'enfin toute la pente, jusqu'en bas, eût pris la couleur bleue de leurs uniformes, et scintilla de l'éclat de leurs armes.
On eût dit qu'ils n'en finiraient pas, car il en venait, il en venait, sans interruption, pendant que nos hommes, appuyés sur leurs fusils, fumant leur pipe, regardaient là-bas ce vaste rassemblement, et écoutaient ce que savaient les vieux soldats qui avaient déjà combattu contre les Français.
Puis, lorsque l'infanterie se fut formée en masses longues et profondes, leurs canons arrivèrent en bondissant et tournant le long de la pente.