— Et nous voici au jeudi! Vous êtes resté trois jours sans aliments ni boissons?

— C'est trop long, dit-il. Déjà je me suis trouvé en pareille situation, mais jamais si longtemps que cela. Eh bien, je vais laisser mon bateau ici et aller voir si je peux trouver un logement dans quelqu'une de ces maisonnettes grises, sur la pente de la côte. Qu'est-ce que ce grand feu qui flambe par là-bas?

— C'est chez un de nos voisins qui a servi contre les Français:
Il se réjouit parce que la paix a été conclue.

— Ah! vous avez un voisin qui a servi! J'en suis content, car de mon côté j'ai fait un peu la guerre ici et là.

Il n'avait point l'air content, car il avait froncé ses sourcils très bas sur ses yeux perçants.

— Vous êtes Français, n'est-ce pas? demandai-je pendant que nous descendions ensemble.

Il tenait à la main sa sacoche noire et avait jeté sur son épaule son grand manteau bleu.

— Ah! je suis Alsacien, dit-il, et vous savez que les Alsaciens sont plus Allemands que Français. Pour moi, j'ai été dans tant de pays que je me trouve chez moi n'importe où. J'ai été grand voyageur. Et où pensez-vous que je pourrais trouver un logement?

Il me serait bien difficile de dire, maintenant, en jetant les yeux par-dessus ce grand intervalle de trente-cinq ans qui s'est écoulé depuis lors, quelle impression avait faite sur moi ce singulier personnage.

Il m'avait inspiré, je crois, de la défiance, et pourtant il exerçait sur moi de la fascination.