C'était une bien pauvre chambre que celle où je le conduisis, mais il se jeta sur le lit, s'enveloppa de son grand manteau et s'endormit aussitôt.
Il avait un ronflement puissant et sonore, et comme ma chambre était contiguë à la sienne, j'eus lieu de me rappeler que nous avions un hôte sous notre toit.
Le lendemain matin, quand je descendis, je m'aperçus qu'il m'avait devancé, car il était assis en face de mon père à la table de l'embrasure de la fenêtre, dans la cuisine, leurs têtes se touchant presque, et il y avait entre eux un petit rouleau de pièces d'or.
À mon entrée, mon père leva sur moi des yeux où je vis un éclair d'avidité que je n'y avais jamais remarqué jusqu'alors.
Il empoigna l'argent d'un mouvement d'avare, et l'empocha aussitôt.
— Très bien, monsieur, la chambre est à vous, et vous paierez toujours d'avance le trois du mois.
— Ah! voici mon premier ami, s'écria de Lapp en me tendant la main et m'adressant un sourire assez bienveillant, sans doute, mais où il y avait cette nuance d'air protecteur qu'on a quand on sourit à son chien.
« Me voilà tout à fait remis à présent, grâce à mon excellent souper et au repos d'une bonne nuit, reprit-il. Ah! c'est la faim qui ôte à l'homme toute énergie. Cela d'abord, le froid ensuite.
— Oui, c'est vrai, dit mon père, je me suis trouvé sur la lande dans une tempête de neige pendant trente-six heures, et je sais ce que c'est.
— J'ai vu jadis mourir de faim trois mille hommes, dit de Lapp en approchant ses mains du feu. De jour en jour ils maigrissaient et devenaient plus semblables à des singes, et ils venaient presque sur les bords des pontons où nous les gardions; ils hurlaient de rage et de douleur.