Pendant le souper, je lui contai nos aventures de la nuit, sans rien dire de notre destination.
—Vous êtes en route pour le camp de Monmouth, dit-il tranquillement, en me regardant bien en face de ses yeux noirs et pénétrants, quand j'eus fini. Je le sais, mais vous n'avez point à craindre que je vous trahisse, lors même que ce serait en mon pouvoir. À votre avis, quelle chance a le Duc en présence des troupes royales?
—Autant de chances qu'un coq de basse-cour contre un coq de combat armé d'éperons, s'il ne devait compter que sur ceux qu'il a autour de lui, répondit Saxon. Toutefois il a des raisons de croire que toute l'Angleterre est comme une poudrière, et il espère être l'étincelle qui y mettra le feu.
Le vieillard hocha la tête avec tristesse.
—Le Roi, remarqua-t-il, a de grandes ressources. Où Monmouth prendra-t-il des soldats exercés?
—Il y a la milice, suggérai-je.
—Et il reste encore un bon nombre des vieux troupiers parlementaires, qui ne sont pas tellement âgés qu'ils ne puissent frapper un coup pour leur croyance, dit Saxon. Qu'on mette dans un camp seulement une demi-douzaine de ces prédicants avec leur chapeau à large bord, leur parler nasillard, et toute la tribu des Presbytériens fourmillera autour d'eux comme les mouches autour d'un pot de miel. Jamais sergents recruteurs ne rassembleront une armée comparable à celle des prédicants du vieux Noll dans les comtés de l'Est, où la promesse d'une place à côté du Trône de l'Agneau avait plus de prix qu'une gratification de dix livres. Je ne demanderais pas mieux que de payer mes dettes avec des promesses comme celles-là.
—À en juger par votre langage, monsieur, remarqua notre hôte, vous n'êtes pas du nombre des sectaires. Dès lors comment se fait-il que vous jetiez le poids de votre épée et de votre expérience dans le plateau le plus faible?
—Pour cette raison même, qu'il est le plus faible, dit le soldat de fortune. Je serais volontiers parti avec mon frère pour la Côte de Guinée, et je ne me serais mêlé à l'affaire que pour porter des lettres, ou pour d'autres bagatelles. Puisqu'il me faut faire quelque chose, je prends le parti de combattre pour le Protestantisme et pour Monmouth. Il m'est parfaitement indifférent de voir sur le trône Jacques Stuart ou Jacques Walters, mais la Cour et l'armée du roi, ce sont des choses déjà toutes faites. Eh bien, puisque Monmouth en est encore à chercher courtisans et soldats, il pourrait bien arriver qu'il soit enchanté de mes services et qu'il les récompense par des avantages et des honneurs.
—Votre logique est irréprochable, dit notre hôte, sauf sur un point: c'est que vous avez laissé de côté le très grand risque que court votre tête, dans le cas où le parti du duc succomberait sous la disproportion des forces.