—Je me demande, remarqua-t-il, si nous ferons jamais de vous un soldat. Vous tombez de cheval dès que l'animal change d'allure. Vous faites preuve d'une légèreté qui n'est guère en harmonie avec le sérieux du vrai soldado. Vous menacez de votre pétrinal quand il n'est pas chargé, et pour finir, vous sollicitez la permission d'attacher au cou de votre cheval votre armure, une armure que le Cid lui-même pourrait être fier de porter. Cependant vous avez du cœur, de l'activité, je crois. Sans cela vous ne seriez pas ici.
—Gracias, Senior, dit Ruben, en faisant un salut qui faillit le désarçonner, cette dernière remarque fait passer tout le reste. Autrement j'aurais été forcé de croiser le fer avec vous, pour maintenir mon renom de soldat.
—À propos de cet incident de la nuit, dit Saxon, à propos du coffre, qui selon moi, était plein d'or et que j'étais disposé à saisir comme légitime butin, je suis maintenant tout prêt à reconnaître que j'ai laissé voir trop de hâte, trop de précipitation, car le vieillard nous avait accueillis loyalement.
—N'en parlez plus, répondis-je, si vous voulez seulement vous tenir désormais en garde contre de telles impulsions.
—Elles ne m'appartiennent point en propre, répondit-il. Elles viennent de Will Spotterbridge, qui était un homme sans réputation.
—Et comment se trouve-t-il mêlé à l'affaire? demandai-je avec curiosité.
—Eh bien, voici comment: mon père épousa la fille dudit Will Spotterbridge, et il affaiblit ainsi la valeur d'une bonne vieille famille par l'introduction d'un sang malsain. Will était un diable d'enfer de Fleet-Street, au temps de Jacques, une lumière remarquable de l'Alsace, séjour des bravaches et des chercheurs de querelles. Son sang a été transmis par l'intermédiaire de sa fille à nous dix, bien que j'aie la joie de pouvoir dire qu'étant le dixième, il avait perdu à cette époque une bonne partie de sa virulence, et il n'en reste guère plus qu'une dose convenable de fierté et un désir louable de réussir.
—Mais en quoi a-t-il affecté la race? demandai-je.
—Le voici, répondit-il. Les Saxons d'au temps jadis étaient une génération de gens à figure pleine, contente, occupés à leurs bureaux pendant six jours et à leurs Bibles le septième. Si mon père buvait un verre de petite bière de plus qu'à l'ordinaire, ou si par suite d'une provocation, il lui arrivait de lâcher l'un de ses jurons favoris comme: «Oh! noiraud!» ou bien: «cœur vivant!» il s'en tourmentait comme si c'étaient les sept péchés capitaux. Est-il vraisemblable, conforme au cours naturel des choses qu'un homme de cette sorte ait engendré dix garçons allongés, efflanqués, dont neuf auraient pu être cousins au premier degré de Lucifer et frères de lait de Belzébuth!
—C'était bien pénible pour lui, remarqua Ruben.