—Quelques semaines de campagne, dit-il, me guériraient bientôt de mes scrupules.

Quant à lui, un enfant qui étudie son syllabaire n'était pas plus sincère que lui, mais sur le Danube, il avait appris à mentir et regardait cela comme une partie indispensable de l'éducation du soldat.

—En effet, arguait-il, que sont tous les stratagèmes, que sont les embuscades, les pièges, s'ils ne consistent pas à mentir sur une vaste échelle? Qu'est-ce qu'un commandant habile, sinon celui qui sait aisément déguiser la vérité? À la bataille de Senlac, lorsque Guillaume de Normandie ordonna à ses gens de simuler la fuite, afin de rompre les rangs de l'ennemi, ruse fort employée par les Scythes d'autrefois et par les Croates de notre temps, je vous demande si ce n'était pas là mettre un mensonge en action? Et quand Annibal attacha des torches aux cornes de nombreux troupeaux de bœufs et fit ainsi croire aux consuls romains que son armée battait en retraite, n'était-ce point une supercherie, une infraction à la vérité?... C'est un sujet qui a été traité à fond par un soldat renommé dans le traité qui a pour titre: An in bello dolo uti liceat; an apud hostes falsiloquio uti liceat (Ce qui veut dire: est-il permis d'user de tromperie à la guerre? Est-il permis d'employer avec l'ennemi, de paroles propres à le tromper?) Ainsi donc si, d'après l'exemple de ces grands modèles, et en vue d'arriver à nos fins, je déclare que nous allons rejoindre Beaufort, alors que nous nous rendons auprès de Monmouth, n'est-ce pas conforme aux usages de la guerre, aux coutumes des grands généraux?

Je n'essayai point de répondre à ces raisonnements spécieux.

Je me bornai à répéter qu'il pouvait s'autoriser de cet usage, mais qu'il ne devait pas compter sur moi pour confirmer ses dires.

D'ailleurs, je promis de ne rien laisser échapper qui pût lui causer des difficultés et il lui fallut se contenter de cette garantie.

Me voici maintenant, mes patients auditeurs, en état de vous emmener loin de l'humble existence villageoise.

Je n'aurai pas à bavarder sur des gens qui étaient des vieillards au temps de ma jeunesse, et qui maintenant reposent depuis bien des années dans le cimetière de Bedhampton.

Vous allez donc partir avec moi, vous verrez l'Angleterre telle qu'elle était en ce temps-là; vous apprendrez comment nous nous mîmes en route pour la guerre, et toute les aventures qui nous advinrent.

Et si ce que je vous dit ne ressemble pas toujours à ce que vous aurez lu dans les ouvrages de Mr Coke ou de Mr Oldmixon, ou de tout autre auteur qui aura publié des écrits sur ces événements, rappelez-vous que je parle de choses que j'ai vues de mes propres yeux, que j'ai concouru à faire l'histoire, ce qui est chose plus noble que de l'écrire.