Et quand je remonte dans mes souvenirs, deux ou trois incidents y reparaissent avec un relief si net et si clair que je pourrais les prendre pour des scènes tout récemment vues au théâtre, alors qu'elles datent de mon enfance, d'une soixantaine d'années, et de l'époque où régnait Charles II.
Quand survint le premier incident, j'étais si jeune, que je ne puis me rappeler ni ce qui le précéda, ni ce qui le suivit immédiatement.
Il se planta dans ma mémoire parmi bien des choses qui en ont disparu depuis.
Nous étions tous à la maison, par une lourde soirée d'été, quand nous entendîmes un roulement de timbales, un bruit de fers de chevaux, qui amenèrent sur le seuil mon père et ma mère.
Elle me portait dans ses bras pour que je puisse mieux voir.
C'était un régiment de cavalerie, qui se rendait de Chichester à Portsmouth, drapeau au vent, musique jouant, et c'était le plus attrayant coup d'œil qu'eussent jamais vu mes yeux d'enfant.
J'étais plein d'étonnement, d'admiration en contemplant les chevaux au poil lustré, à l'allure vive, les morions d'acier, les chapeaux à plumes des officiers, les écharpes et les baudriers.
Je ne croyais avoir jamais vu une aussi belle troupe réunie, et dans mon ravissement je battis des mains, je poussai des cris.
Mon père sourit gravement, et me prit des bras de ma mère:
—Hé! dit-il, mon garçon; tu es un fils de soldat, et tu devrais avoir assez de jugement pour ne pas louer une cohue pareille. Est-ce que tout enfant que tu es, tu ne vois pas que leurs armes sont mal fourbies, que leurs éperons de fer sont rouillés, leurs rangs sans ordre ni cohésion? Et ils n'ont pas envoyé en avant d'eux d'éclaireurs ainsi que cela doit se faire, même en temps de paix, et leur arrière-garde a des traînards d'ici à Bedhampton...