—En tirant parti de l'esprit dont m'a doué la Providence, reprit-il d'un ton enchanté, car en voyant que leur maudite religion est justement ce qui aveugle ces infidèles, je me mis à l'œuvre pour en profiter. Dans ce but, j'observai la façon dont nos gardes procédaient à leurs exercices du matin et du soir. Je fis de ma veste un prie-dieu et je les imitai. Seulement j'y mettais plus de temps et plus de ferveur.

—Quoi! m'écriai-je avec horreur, vous avez fait semblant d'être musulman?

—Non, je n'ai pas fait semblant. Je le suis devenu tout à fait. Toutefois c'est entre nous, attendu que cela pourrait ne pas me mettre en odeur de sainteté, auprès de quelque Révérend Aminadab-Source-de-Grâce, s'il s'en trouve dans le camp rebelle, qui ne soit point admirateur de Mahomet.

Je fus si abasourdi de cette impudente confession dans la bouche d'un homme, qui avait toujours été le premier à diriger les exercices d'une pieuse famille chrétienne, qu'il me fut impossible de trouver un mot.

Decimus Saxon siffla quelques mesures d'un air guilleret.

Puis il reprit:

—Ma persévérance dans ces dévotions eut pour résultat qu'on me sépara des autres prisonniers. J'acquis assez d'influence sur les geôliers, pour me faire ouvrir les portes, et on me laissa sortir, à condition de me présenter une fois par jour à la porte de la prison. Et quel emploi fis-je de ma liberté? Vous en doutez-vous?

—Non, vous êtes capable de tout, dis-je.

—Je me rendis aussitôt à leur principale mosquée, celle de Sainte-Sophie. Quand les portes s'ouvraient et que le muezzin lançait son appel, j'étais toujours le premier à accourir pour faire mes dévotions et le dernier à les cesser. Si je voyais un Musulman frapper de son front le pavé une fois, je le frappais deux fois. Si je le voyais pencher le corps ou la tête, je m'empressais de me prosterner.

«Aussi ne se passa-t-il guère de temps avant que la piété du Gnaim ne devint le sujet des conversations de toute la ville, et on me fit présent d'une cabane pour m'y livrer à mes méditations religieuses.