—Voilà de la belle besogne; dit Saxon en s'agenouillant à côté du cadavre et lui mettant les mains dans les poches, des vagabonds sans doute! Pas un farthing dans les poches! Pas même la valeur d'un bouton de manchette pour payer son enterrement.

—Comment a-t-il été tué? demandai-je, plein d'horreur en voyant cette pauvre face sans expression, maison vide, dont l'habitant était parti.

—Un coup de poignard par derrière, et un coup sec sur la tête avec la crosse d'un pistolet. Il ne peut pas être mort depuis longtemps, et cependant il n'a pas un denier sur lui. Pourtant c'était un homme d'importance, à en juger par ses vêtements: du drap fin, d'après le toucher, culottes de velours, boucles d'argent aux souliers. Les coquins ont dû faire un riche butin sur lui. Si nous pouvions les rattraper, Clarke, ce serait une grande et belle chose.

—En effet, ce serait beau! m'écriai-je avec enthousiasme. Quelle tâche plus noble que de faire justice d'assassins aussi lâches!

—Peuh! Peuh! s'écria-t-il. La justice est une dame sujette aux glissades et l'épée qu'elle porte a deux tranchants. Il pourrait bien se faire qu'en notre rôle de rebelles, nous ayons de la justice à en revendre. Si je songe à poursuivre ces voleurs, c'est pour que nous les soulagions de leur spolia opima, en même temps que des autres choses précieuses qu'ils ont pu amasser illégalement. Mon savant ami le Flamand établit que ce n'est point voler que de voler un voleur. Mais où allons-nous cacher ce corps?

—Pourquoi le cacherions-nous? demandai je.

—Eh! l'ami, si ignorant que vous soyez des choses de la guerre ou des précautions du soldat, vous devez voir que si l'on trouvait ce cadavre ici, on crierait au meurtre dans tout le pays, et que des inconnus comme nous seraient arrêtés comme suspects. Et si nous arrivions à nous justifier, ce qui n'est pas chose facile, le juge de paix voudrait au moins savoir d'où nous venons, où nous allons; et tout cela finirait par des recherches qui ne présagent rien de bon.

«Ainsi donc, mon ami inconnu et silencieux, reprit-il, je vais prendre la liberté de vous traîner jusque dans les broussailles. Il est probable que vous y passerez au moins un ou deux jours sans qu'on s'aperçoive de votre présence, et qu'ainsi vous ne causerez pas d'ennuis à d'honnêtes gens.

—Au nom du Ciel, ne le traitez pas avec cette brutalité, m'écriai-je en sautant à bas de mon cheval, et posant ma main sur le bras de mon compagnon. Il n'est nullement nécessaire de le traîner avec autant de sans-gêne. Puisqu'il faut l'enlever d'ici, je le transporterai avec tous les égards nécessaires.

En disant ces mots, je pris le corps entre mes bras. Je le portai dans un amas d'ajoncs en fleur près de la route, je l'y déposai avec respect et ramenai les branches sur lui pour le cacher.