—Je ne saurais vous blâmer, répondit-il, en arpentant la pièce, mais c'était malencontreux. J'aurais pu dissimuler les dépêches, mais cela eût excité les soupçons. Votre plan aurait été percé à jour. Il y a bien des gens qui portent envie à ma haute fortune, et qui sauteraient sur une occasion de me nuire auprès du Roi Jacques. Sunderland ou Somers, n'importe lequel d'entre eux, attiseraient la moindre rumeur en une flamme qu'il serait impossible d'éteindre. Il n'y avait donc d'autre parti à prendre que de montrer les papiers. La langue la plus venimeuse n'a pu rien trouver à blâmer dans ma conduite. Quelle attitude auriez-vous conseillée en pareilles circonstances?

—Celle qui aurait consisté à aller droit au but, répondis-je.

—Oui, oui, monsieur La Probité, mais les hommes publics sont tenus à marcher avec toute la précaution possible, car la ligne droite les conduirait trop souvent au bord du précipice. La Tour ne serait pas assez vaste pour loger tous ses hôtes, si tout le monde allait le cœur dans sa main. Mais à vous, dans ce tête-à-tête, je puis dire mes pensées véritables sans crainte d'être trahi ou mal compris. Je n'écrirai pas un mot sur du papier. Il faut que votre mémoire soit la feuille qui portera ma réponse à Monmouth. Et pour commencer, effacez-en tout ce que vous avez entendu dans la salle du Conseil. Que cela soit comme si l'on n'avait rien dit! Est-ce fait?

—Je comprends que cela ne représentait point les véritables pensées de Votre Grâce.

—Il s'en fallait de beaucoup, capitaine. Mais je vous en prie, dites-moi quelles raisons les rebelles ont-ils de compter sur le succès? Vous avez dû entendre votre colonel et d'autres discuter sur ce sujet, ou remarquer d'après leur attitude ce qu'ils en pensaient. A-t-on bon espoir de tenir tête aux troupes du Roi?

—Jusqu'à présent, répondis-je, on n'a eu que des succès.

—Contre les gens de la milice. Mais ils verront qu'il en est tout autrement quand ils auront affaire à des troupes exercées. Et pourtant!... et pourtant... Il y a une chose que je sais, c'est que tout échec de l'armée de Feversham causerait un soulèvement général dans tout le pays. D'autre part, le parti du Roi est actif. Chaque courrier nous apporte la nouvelle de renforcements par des levées. Albemarle maintient encore la milice dans l'Ouest. Le comte de Pembroke est en armes dans le Comté de Wilts. Lord Lumley arrive de l'Est avec les troupes du Sussex. Le Comte d'Abingdon tient le Comté d'Oxford. À l'Université, les bonnets et les robes font partout place aux casques et aux cuirasses. Les régiments hollandais de Jacques se sont embarqués à Amsterdam. Et pourtant Monmouth a gagné deux batailles. Pourquoi n'en gagnerait-il pas une troisième. Les eaux sont troubles... bien troubles.

Le Duc allait et venait, les sourcils froncés, se disait tout cela à lui-même plutôt qu'à moi, hochait la tête de l'air d'un homme dans la plus embarrassante incertitude.

—Je voudrais que vous disiez à Monmouth, fit-il enfin, que je lui sais gré des papiers qu'il m'a envoyés, que je les lirai et les examinerai avec l'attention convenable, et que je l'aiderais si je n'étais entravé par des gens qui me serrent de près et qui me dénonceraient si je laissais voir mes véritables pensées. Dites-lui que s'il amène son armée dans ce pays-ci, je pourrai alors me déclarer ouvertement pour lui, mais que le faire en ce moment serait ruiner la fortune de ma maison sans lui être utile en quoi que ce soit. Pouvez-vous lui porter ce message?

—Je le ferai, Votre Grâce.