Decimus Saxon s'en tint pour toute réponse à un de ces grognements qui passaient parmi ces fanatiques pour la manifestation d'une intense agitation, d'une émotion intérieure.

La physionomie était si austère, si pieuse, ses gestes si solennels.

Il répétait tant de fois sa grimace, levant les yeux, joignant les mains, et faisant tant d'autres simagrées qui caractérisaient le sectaire exalté, que je ne pus m'empêcher d'admirer la profondeur et la perfection de l'hypocrisie qui avait enveloppé si complètement sous son manteau sa nature rapace.

Un mouvement malicieux, que je ne pus maîtriser, me porta à lui rappeler qu'il y avait au moins un homme qui appréciait à leur valeur les apparences qu'il se donnait.

—Avez-vous raconté au digne ministre, dis-je, votre captivité parmi les Musulmans et la noble manière dont vous avez soutenu la foi catholique à Istamboul?

—Non, s'écria notre compagnon, j'aurais bien du plaisir à entendre ce récit. Je m'émerveille de voir qu'un homme aussi fidèle, aussi inflexible que vous, ait été jamais mis en liberté par les impurs et sanguinaires sectateurs de Mahomet.

—Il n'est pas bien séant que je fasse ce récit, dit Saxon avec un grand sang-froid, en me jetant un regard de travers tout plein de venin. C'est à mes camarades de mauvaise fortune et non à moi à décrire ce que j'ai souffert pour la foi. Je suis à peu près certain, Maître Pettigrue, que vous auriez fait comme moi, si vous vous étiez trouvé là-bas... La ville de Taunton se déploie bien tranquillement devant nous, et il y a bien peu de lumière pour une heure aussi avancée, vu qu'il est près de dix heures. Il est clair que les troupes de Monmouth ne sont pas encore arrivées, sans cela nous aurions vu des indices de bivouacs dans la vallée; car s'il fait assez chaud pour dormir en plein air, les hommes sont obligés de faire du feu pour préparer leur repas.

—L'armée aurait eu quelque peine à arriver aussi loin dit le ministre. Elle a, à ce qu'on m'a appris, été très retardée par le manque d'armes et le défaut de discipline. Songez aussi, que c'est le onze que s'effectua le débarquement de Monmouth à Lyme et nous ne sommes qu'à la nuit du quatorze. Il a fallu faire bien des choses dans ce temps.

—Quatre jours entiers! grommela le vieux soldat. Et pourtant je n'attendais rien de mieux, vu le défaut de soldats éprouvés parmi eux, à ce qu'on me dit. Par mon épée! Tilly ou Wallenstein n'auraient pas mis quatre jours pour aller de Lyme à Taunton, quand même toute la cavalerie du Roi Jacques aurait barré la route. Ce n'est pas ainsi, en lambinant, qu'on mène les grandes entreprises. On doit frapper fortement, brusquement. Mais, dites-moi, mon digne monsieur, car nous n'avons guère recueilli en route que des rumeurs et des suppositions, n'y a-t-il pas eu quelque sorte d'engagement à Bridport?

—En effet, il y a eu un peu de sang versé dans cette localité. Ainsi que je l'ai appris, les deux premiers jours ont été employés à enrôler les fidèles, et à chercher des armes pour les en pourvoir. Vous avez raison de hocher la tête, car les heures étaient précieuses. À la fin, on parvint à mettre en un certain ordre environ cinq cents hommes, auxquels on fit longer la côte, sous le commandement de Lord Grey de Wark et de Wade, l'homme de loi. À Bridport, ils se trouvèrent en face de la milice rouge du Dorset et d'une partie des Habits jaunes de Portman. Si tout ce qu'on dit est vrai, on n'a pas lieu de se montrer bien fier de part ni d'autre. Grey et sa cavalerie ne cessèrent de tirer sur la bride que quand ils furent revenus se mettre en sûreté à Lyme. On dit cependant que leur fuite est plutôt imputable à la dureté de la bouche de leurs montures qu'au peu de cœur des cavaliers. Wade et ses fantassins tinrent tête bravement et eurent le dessus sur les troupes du Roi. On a beaucoup crié dans le camp contre Grey, mais Monmouth n'a guère les moyens de se montrer sévère à l'égard du seul gentilhomme qui ait rejoint son drapeau.