—Non, dit Buyse, je vous ai rencontré depuis lors, sur le terrain des affaires. Avez-vous oublié l'escarmouche sur les bords du Rhin, quand vous avez déchargé sur moi votre fusil hollandais? Sans un gredin qui éventra mon cheval, je vous aurais fait sauter la tête aussi aisément qu'un gamin abat des chardons avec un bâton.
—Oui, répondit Saxon avec placidité, je l'avais oublié. Vous avez été fait prisonnier, si je m'en souviens bien, mais par la suite vous avez assommé la sentinelle avec vos chaînes et franchi le Rhin à la nage sous le feu d'un régiment. Et cependant, je crois, nous vous avions offert les mêmes avantages que vous receviez des autres.
—On m'a fait, en effet, de ces sales offres, dit l'Allemand, d'un ton âpre. À quoi j'ai répondu que si je vendais mon épée, je ne vendais pas mon honneur. Il est bon que des cavaliers de fortune fassent voir ce qu'est pour eux un contrat... comment dites-vous... inviolable pour toute la durée de la guerre. Alors on redevient parfaitement libre de changer son payeur-général. Pourquoi pas?
—C'est vrai, mon ami, c'est vrai, répondit Saxon. Les mendiants d'Italiens et de Suisses ont fait du métier un vrai commerce. Ils se sont vendus avec tant de sans-gêne, corps et âme, à celui qui a la bourse la mieux garnie, que nous devons nous montrer chatouilleux sur le point d'honneur. Mais vous vous rappelez la poignée de main d'autrefois que pas un homme du Palatinat n'était de force à échanger avec vous. Voici mon capitaine, Micah Clarke. Il faut qu'il voie quelle chaude bienvenue peut vous faire un Allemand du Nord.
Le Brandebourgeois montra ses dents blanches dans un ricanement en me tendant sa large main brunie. Dès que la mienne y fut enfermée, il mit brusquement toute sa force à la serrer, si bien que le sang se porta vivement aux ongles, et que j'eus toute la main paralysée, impuissante.
—Donner wetter! s'écria-t-il en riant à gorge déployée au sursaut de douleur et de surprise que j'avais fait. C'est une grosse farce à la Prussienne et les gamins d'Angleterre n'ont pas assez d'estomac pour cela.
—À vrai dire, fis-je, c'est la première fois que j'ai vu cet amusement et je ne demanderais pas mieux que de m'y exercer sous un maître aussi capable.
—Comment? Encore une fois? s'écria-t-il, mais vous devez être encore tout échaudé de la première. Eh bien, je ne vous la refuserai pas, quoique, après cela, vous n'ayez plus la même force pour serrer la poignée de votre sabre.
En disant ces mots, il tendit sa main, que je saisis avec force, pouce contre pouce, en levant le coude pour mettre toute ma force dans cette pression.
Ainsi que je l'avais remarqué, son artifice consistait à paralyser l'autre main par un grand et brusque déploiement de force.