Alors il se tourna vers le groupe et lui adressa la parole:

—Vous avez dû deviner, messieurs, dit-il, que si je vous ai réunis aujourd'hui, c'est pour profiter de votre sagesse collective et me fixer sur le parti que nous avons à prendre. Nous nous sommes avancés d'environ quarante milles dans notre royaume, et nous avons trouvé partout le chaleureux accueil auquel nous nous attendions. Bien près de huit mille hommes suivent nos étendards et un nombre égal ont dû être renvoyés faute d'armes. Nous nous sommes trouvés deux fois en présence de l'ennemi, et le résultat de ces rencontres nous a livré ses mousquets et ses pièces de campagne. Depuis le début jusqu'au dernier moment, il ne s'est rien passé qui n'ait tourné à notre avantage. Nous devons faire en sorte que l'avenir soit aussi heureux que le passé. C'est pour assurer ce succès que je vous ai réunis, et maintenant je vous demande de me donner votre avis sur notre situation, et de me laisser combiner notre plan d'action après que je vous aurai entendus. Il y a parmi vous des hommes d'état, il y a parmi vous des militaires, il y a parmi vous des hommes de piété qui peuvent apercevoir un éclair de lumière alors qu'hommes d'état et militaires sont dans les ténèbres. Donc parlez sans crainte, faites-moi connaître vos pensées.

De mon poste central près de la porte je voyais parfaitement les rangées de figures de chaque côté de la table, les solennels Puritains à la face rasée, les soldats brûlés par le soleil, les courtisans à moustaches et en perruques blanches.

Mes yeux se portèrent surtout sur les traits scorbutiques de Ferguson, sur le profil dur, aquilin de Saxon, sur la face grossière de l'Allemand et sur la figure pointue et pensive du lord de Wark.

—Si aucun autre ne veut exprimer une opinion, s'écria le fanatique docteur, je vais parler moi-même, comme étant inspiré par une voix intérieure. Car n'ai-je pas travaillé pour la cause, ne m'en suis-je pas fait l'esclave, pâtissant, souffrant, bien des choses par le fait de l'audacieux? Par quoi mon esprit a fructifié avec abondance. N'ai-je pas été foulé comme dans un pressoir à vin et jeté au rebut avec des sifflets et du mépris?

—Nous connaissons vos mérites et vos souffrances, docteur, dit le Roi. La question qui nous est soumise est de savoir ce que nous avons à faire.

—Une voix ne s'est-elle pas fait entendre à l'Orient? cria le vieux Whig. Un nom ne s'est-il pas élevé comme celui d'une grande clameur, de grands pleurs pour un Covenant violé et une génération pécheresse. D'où venait ce cri? Quelle était cette voix? N'était-elle pas celle de cet homme, Robert Ferguson, qui s'est dressé contre les grands de la terre et n'a pas voulu se laisser apaiser?

—Oui, oui, docteur, dit Monmouth, avec impatience. Parlez de ce qui nous occupe, ou faites place à un autre.

—Je vais m'expliquer clairement, Majesté. N'avez-vous pas appris qu'Argyle est pris. Et pourquoi est-il pris? Parce qu'il n'a point eu la confiance qu'il devait avoir dans les œuvres du Tout-Puissant, parce qu'il lui a fallu rejeter l'aide des enfants de lumière pour accepter celle des rejetons du Prélatisme, hommes aux jambes nues, à moitié païens, à moitié papistes. S'il avait marché dans la voie du Seigneur, il ne serait point enfermé dans la Prison d'Édimbourg, avec la corde ou la hache en perspective. Que n'a-t-il ceint ses reins, pour marcher droit en avant, avec l'étendard de la lumière, au lieu de s'amuser ici et là, à attendre, ainsi qu'un Didyme au cœur incertain. Et notre sort sera le même ou pire encore, si nous n'avançons pas dans l'intérieur, si nous ne plantons pas nos étendards devant cette ville coupable de Londres, la ville où l'œuvre du Seigneur doit être faite, où l'ivraie doit être séparée du froment, et entassée à part pour être brûlée.

—En somme, vous êtes d'avis que nous nous mettions en marche, demanda Monmouth.