—Laissez passer le vieux, cria le sergent furieux.

Et le marin entra, faisant sonner sa jambe de bois, sa figure bronzée toute contractée, toute bouleversée, tant par l'effet du plaisir que lui donnait sa victoire sur le sergent, que par celui d'une grosse chique qu'il avait l'habitude de fourrer sous sa joue.

Ayant jeté les yeux autour de lui sans me voir, il porta ses mains à sa bouche et lança mon nom d'une voix retentissante, en l'accompagnant d'une série de ohé! qui résonnèrent dans tout l'édifice.

—Me voici, Salomon, dis-je en le touchant à l'épaule.

—Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse. Je n'arrivais pas à vous voir, car mon œil de tribord est aussi brouillé que l'air autour des bancs de Terre-Neuve. Sue William y a lancé un pot d'un quart, à l'auberge du Tigre, il y aura bientôt trente ans. Comment allez-vous? En bon état partout, dessous et dessus?

—Tout va aussi bien que possible, répondis-je. Je n'ai guère sujet de me plaindre.

—Vous n'avez pas reçu de boulet dans les manœuvres fixes? Pas d'agrès de cassé. Pas de trous entre le bord et la ligne d'eau? Vous n'avez pas été réduit à l'état de ponton, pas été pris d'enfilade, pas subi d'abordage?

—Rien de tout cela, dis-je en riant.

—Sur ma foi, vous êtes plus maigre que jadis, et vous avez vieilli de dix ans en deux mois. Vous êtes parti en vaisseau de ligne aussi pimpant, aussi coquet qui ait jamais obéi à la barre, et maintenant vous avez l'air de ce même vaisseau, après que la bataille et la tempête ont usé le brillant vernis de ses flancs, et ont jeté à bas les pennons de la pomme de son grand mât. Mais je n'en suis pas moins content de vous voir en bon état dans la voilure et la membrure.

—J'ai été témoin de spectacles bien capables de faire vieillir un homme de dix ans.