—Et pourquoi pas un homme? demandai-je.
—Parce que vous n'avez pas de barbe à la figure. Tenez, grand-mère en a plus que vous au menton. Et puis, il n'y a que les garçons qui boivent du lait. Les hommes boivent du cidre.
—Eh bien, puisque je suis un garçon, je serai votre amoureux.
—Ah! non, s'écria-t-elle en secouant ses boucles dorées. Je n'aurai pas de longtemps l'idée de me marier, mais mon amoureux, c'est Giles Martin de Gommatch. Quelle jolie veste de fer-blanc vous avez, comme elle reluit! Pourquoi les gens portent-ils ces choses-là pour se faire du mal les uns aux autres, puisqu'en vérité, ils sont tous frères?
—Et pourquoi sont-ils tous frères, petite femme? demanda Ruben.
—Parce que grand-mère dit qu'ils sont tous les fils du Père suprême, répondit-elle. Et puisqu'ils ont tous le même père, ils doivent être frères. Il le faut bien, n'est-ce pas?
—De la bouche des petits enfants et des nourrissons... fit Ruben en regardant par la fenêtre.
—Vous êtes une rare fleurette des marécages, dis-je, pendant qu'elle se haussait pour atteindre mon casque d'acier. N'est-ce pas chose étrange à penser, Ruben, qu'il y ait de chaque côté de nous des milliers d'hommes, des chrétiens, tout prêts à verser le sang les uns des autres, et qu'il se trouve ici entre eux un chérubin aux yeux bleus, qui expose en zézayant une philosophie bien faite pour nous renvoyer tous à notre foyer, le cœur calmé, et les membres intacts?
—Un jour passé avec cette enfant me dégoûterait pour toujours de la carrière des armes, répondit Ruben. Quand je l'écoute, je sens trop ce qui rapproche le cavalier du boucher.
—Peut-être faut-il des uns et des autres, dis-je en haussant les épaules. Nous avons mis la main à la charrue. Mais je crois que voici l'homme que nous attendons. Il arrive en se cachant là-bas sous l'ombre de cette rangée de saules têtards.