Il avait conçu à l’égard de la jeune personne un intérêt tout humain, et sans que rien l’y autorisât, il l’avait baptisée Suzanne Banks, et avait fait d’elle son idéal de la beauté féminine.

—Vous voyez ma Suzanne, disait-il, quand un voyageur venant de Buckhurst ou même de Melbourne décrivait les charmes d’une Circé qu’il avait laissée là-bas. Il n’y a pas de jeune fille comparable à ma Suz. Si jamais vous retournez au vieux pays, ne manquez pas de demander à la voir. Suzanne Banks, c’est son nom, et j’ai trouvé son portrait, que j’ai mis dans la cabane.

Chapitre II

Abe était encore à la contemplation de sa charmeuse, quand la grossière porte s’ouvrit.

Un nuage aveuglant de rafale et de pluie pénétra dans la cabane, cachant presque entièrement un jeune homme, qui avança d’un bond et se mit en devoir de fermer la porte derrière lui, opération que la violence du vent rendait assez malaisée.

On aurait pu le prendre pour le génie de la tempête, avec l’eau qui ruisselait de sa longue chevelure et coulait sur sa figure pâle et distinguée.

—Eh bien, dit-il, d’une voix légèrement boudeuse, n’avez-vous rien préparé pour souper?

—Il est prêt à servir, dit gaiement son compagnon, en montrant une grande marmite qui bouillait près du feu. Vous avez l’air un peu mouillé.

—Peste! un peu mouillé! je suis trempé, ami, je suis inondé jusqu’aux os. C’est une nuit à ne pas mettre un chien dehors, du moins un chien pour lequel j’aurais quelque respect. Passez-moi cet habit sec qui est suspendu au clou.

Jack Morgan, ou le patron, comme on l’appelait, appartenait à une classe plus nombreuse qu’on ne l’eût supposé à l’époque de la ruée qui avait marqué les commencements.