Chapitre V

Si un voyageur de passage était arrivé dans les rues tortueuses de la ville de l’Écluse de Harvey peu de temps après la venue de miss Sinclair, il aurait remarqué un changement considérable dans les manières et les costumes de ses habitants.

Était-il dû à l’influence bienfaisante qu’exerce la présence d’une femme, ou avait-il pour cause l’émulation que faisait naître l’extérieur brillant d’Abe Durton?

Voir qui est difficile à déterminer: probablement les deux causes y concouraient ensemble.

Il est certain que ce jeune homme avait senti soudain se développer en lui un goût de plus en plus prononcé pour la propreté, et des égards pour les conventions de la vie civilisée, qui provoquaient l’étonnement et les railleries de ses compagnons.

Que le patron Morgan prît quelque soin de son extérieur, c’était une chose qui avait été rangée depuis longtemps au nombre des phénomènes curieux et inexplicables, qui dépendent d’une première éducation, mais que ce grand dégingandé de «Les Os», avec son laisser-aller, paradât en chemise propre, c’était un fait que tous les barbons de l’Écluse regardaient comme un affront direct et prémédité.

En conséquence, et comme mesure défensive, il y eut une séance de débarbouillement général après les heures de travail.

L’Épicerie fut envahie au point que le savon haussa jusqu’à un prix sans précédent et qu’il fallut en commander un réassortiment au magasin de Macfarlane, à Buckhurst.

—Est-ce que nous sommes ici dans un libre camp de mineurs ou dans une maudite école du dimanche?

Ainsi se plaignait d’un ton indigné le grand Mac Coy, membre distingué du parti réactionnaire, homme qui avait persisté à marquer le pas, pendant que le temps marchait, car il avait été absent pendant la période de régénération.