« … L’intérieur de la famille Bonaparte, dit Miot de Mélito, fut plus que jamais divisé, et tant de faveurs de la fortune prodiguées en elle n’avaient ni satisfait les ambitions personnelles, ni amené la concorde et l’unité de vues. Dès les premiers pas, des résistances inattendues s’étaient rencontrées, des prétentions s’étaient montrées, et des passions haineuses germaient dans les cœurs que Napoléon avait cru s’attacher par d’éclatants bienfaits dont il était en droit d’attendre de la reconnaissance. »

Le prince de Metternich, l’homme bien renseigné par métier, et, de plus, l’ennemi de l’Empereur, s’exprime en termes presque identiques : « Napoléon avait un grand faible pour sa famille… Bon fils, bon parent, avec ces nuances que l’on rencontre plus particulièrement dans l’intérieur des familles bourgeoises italiennes, il souffrait des débordements de quelques-uns des siens, sans déployer une force de volonté suffisante pour en arrêter le cours, lors même qu’il aurait dû le faire dans son intérêt évident… » Parlant de la famille impériale, le duc de Vicence dit : « L’Empereur était fatigué des folles prodigalités des uns, irrité des ambitieuses prétentions des autres, des querelles, des susceptibilités d’étiquette que tous élevaient dans certaines occasions… »

Stendhal, dans son laconisme, n’est pas moins affirmatif en disant : « Il eût été beaucoup plus heureux pour Napoléon de n’avoir point de famille. » Stanislas Girardin est du même avis : « C’est dans sa propre famille que l’Empereur rencontra la plus vive opposition ; seul il eût été plus tranquille et la France plus heureuse. » « Tous, excepté sa mère, dit le général Rapp, ont abreuvé Napoléon d’amertumes ; il n’a cependant cessé de leur prodiguer les biens et les honneurs. » « Il est à remarquer, dit Constant, que, malgré les fréquents déplaisirs que sa famille lui causait, l’Empereur a toujours conservé pour tous ses parents une grande tendresse. » C’est aussi le sentiment de Bourrienne : « Avec quelle humeur, dit-il, Napoléon voyait l’âpreté de sa famille à se montrer avide de richesses ! Plus il les en comblait, plus ils en paraissaient insatiables. »

Enfin, c’est de la bouche même de l’Empereur que, dans le courant du règne, le prince de Metternich et Rœderer ont recueilli les paroles significatives suivantes : « Mes parents m’ont fait beaucoup plus de mal que je ne leur ai fait de bien… Ils ont des royaumes que les uns ne savent pas conduire et dans lesquels d’autres me compromettent en me parodiant. Je suis bien contrarié par ma famille !… Je n’ai pas besoin de famille si elle n’est pas française. » Ces derniers mots visaient l’orientation bizarre que ses frères, rois par sa volonté, prétendaient donner à leur politique.

Après cette succession de témoignages similaires dans leur esprit, on peut hardiment soutenir que Napoléon fut un excellent frère. Cette conclusion s’imposera encore bien mieux, lorsque nous aurons montré l’Empereur dans ses rapports individuels avec chacun des membres de sa famille.

II

« Tout petit garçon, j’ai été initié à la gêne et aux privations d’une nombreuse famille. Mon père et ma mère ont connu de mauvais jours… six enfants ! Le ciel est juste… ma mère est une digne femme. » L’homme qui, en 1811, chef du plus puissant empire civilisé, tient un pareil langage, ne peut pas être un mauvais fils. Aussi les censeurs les plus malintentionnés n’ont-ils rien trouvé à reprendre dans les rapports de Napoléon avec sa mère.

Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons vu Napoléon, lieutenant et capitaine d’artillerie, apporter ses soins et sa solde au foyer maternel, et plus tard veiller à ce que toute la famille fût pourvue de tout. Le Premier Consul installa sa mère, à l’hôtel de Montfermeil, rue du Mont-Blanc. Enfin, sous l’Empire, Lætitia prit possession de l’hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique, occupé actuellement par le ministère de la guerre. Là, son fils exigea qu’elle eût une cour digne de celle qui s’appelait Madame Mère.

La piété filiale seule portait Napoléon à honorer sa mère, qui de sa personne, il faut bien en convenir, ne prêtait guère au décorum. Que de fils parvenus n’auraient pas été confus de mettre au premier rang de l’empire une mère dont les manières et le langage étaient si peu en rapport avec leur haute situation ! Selon Lucien Bonaparte, elle ne parlait bien ni le français ni l’italien. Relatant une conversation qu’il eut avec elle en 1809, Girardin nous donne un spécimen de cette élocution fort dénuée de distinction : pour l’Empereur, elle disait l’Emperour ; quelque se traduisait chez elle en qualche ; les je, les de se prononçaient jou et dou ; manger, c’était mangiare, et les honneurs étaient des honours, comme heureuse devenait hourouse, et supérieur, superiour.

De tout temps, Napoléon montra une vive tendresse pour sa mère. Leur seul désaccord portait sur les idées d’économie invétérées chez Madame Mère et dont l’Empereur, qui voulait qu’elle dépensât la majeure partie de ses revenus, essayait en vain de la guérir. Il ne pouvait s’empêcher de sourire lorsque, dans ces discussions, elle lui disait : « Si jamais vous me retombez tous sur les bras, vous me saurez gré de ce que je fais aujourd’hui. » Parlant ainsi, jugeait-elle peu solide l’édifice élevé par l’Empereur ? Ce n’est guère probable. Ces précautions n’étaient, en réalité, qu’un acte de prévoyance instinctif de la part de celle qui avait tant souffert jadis et qui toujours fut, selon l’expression de Napoléon, « une digne femme », titre que personne n’a pu contester.