Quelle arme ce dernier ne venait-il pas de mettre entre les mains des adversaires de l’hérédité, dont l’opposition pouvait se fortifier de ce fait que le futur héritier de la Couronne se trouvait être un enfant né plusieurs mois avant le mariage de son père ?

S’il est fort compréhensible qu’un homme préfère aux dignités des cours le bonheur de la femme qu’il a choisie dans la liberté de ses penchants, il est plus difficile d’admettre qu’un frère, oublieux du passé, indifférent à l’intérêt de toute sa famille, ne cesse, comme Lucien le fit sous l’Empire, durant son séjour à Rome, de se comporter en ennemi personnel de l’Empereur. Le seul crime de celui-ci était, en réalité, de ne pas vouloir sacrifier les destinées du trône de France à des exigences honorables, sans doute, au point de vue du sentiment, mais incompatibles avec la constitution impériale.

Opposant aux menées hostiles de Lucien les sentiments les plus délicats, c’est encore l’Empereur tout-puissant qui se montre désireux d’un accommodement. C’est lui qui fait les premières avances, en proposant à son frère une entrevue, restée célèbre, à Mantoue, le 12 décembre 1807. Cette conférence, qui fut très animée de part et d’autre, laissa les deux frères plus en désaccord que jamais.

Après l’abdication de Napoléon, Lucien, obéissant à un bon mouvement du cœur, écrivit à l’Empereur, à l’île d’Elbe. Celui-ci lui fit répondre par cette note : « Écrire à mon frère Lucien que j’ai reçu sa lettre du 11 juin ; que j’ai été sensible aux sentiments qu’il m’exprime ; qu’il ne doit pas être étonné de ne pas recevoir de réponse de moi, parce que je n’écris à personne. Je n’ai même pas écrit à Madame. »

Lorsque l’Empereur fut rentré aux Tuileries, en 1815, Lucien lui offrit spontanément son concours. Quelles furent les conditions posées par Napoléon ? Il est assez difficile de les préciser. Un récit fait par le Père Maurice de Brescia signale la présence de Lucien à Charenton, auberge de la Poste, peu après le retour de l’île d’Elbe. De Charenton, une correspondance active fut échangée entre Lucien et Joseph Bonaparte, puis le Père Maurice fut mandé à Paris par l’Empereur.

Dans cette correspondance et dans ces allées et venues, furent sans doute arrêtées les bases d’un accord dont les détails sont restés inconnus. Il est à supposer que l’existence du roi de Rome, héritier direct de la couronne, rendait moins rigide l’Empereur, qui n’avait plus à craindre l’immixtion des enfants mâles de Lucien dans la succession au trône ; d’autre part, il est visible que Lucien faisait une grande concession en venant à Paris, vers les premiers jours de mai 1815, sans sa femme qu’il avait laissée en Italie, dans sa propriété de Ruffinella.

D’après le Journal de l’Empire, le 8 mai, il arrivait à Paris chez le cardinal Fesch, rue du Mont-Blanc. Le 11, le Palais-Royal lui était assigné comme résidence par l’Empereur. Il accompagna Napoléon partout : le jour du champ de mai, vêtu d’une tunique et d’un manteau de velours blancs brodés d’or, Lucien Bonaparte était à la gauche du souverain.

Membre de droit de la Chambre des pairs, en sa qualité de prince, il fut jusqu’au 21 juin 1815 le dernier mandataire de l’Empereur et le dernier défenseur du trône impérial.

V

Les richesses considérables dont l’Empereur a pu, à un moment donné, combler tous les siens, sont un bien petit sacrifice auprès des privations subies par Bonaparte, lieutenant d’artillerie, en vue de subvenir à l’éducation de son frère Louis, âgé de douze ans.