Dans cette mercuriale, on voit percer aussi le grief capital de Napoléon contre Louis, qui entendait conserver à la politique hollandaise une indépendance absolue vis-à-vis de la France. Peu importait au nouveau roi que ses actes fussent ou non compromettants pour la réussite des plans de l’Empereur. Louis se considérait comme Hollandais, et le bien de la France ne le préoccupait guère. « Etes-vous l’allié de la France ou de l’Angleterre ? je l’ignore », s’écrie Napoléon, qui en arrivera un jour à dire à Louis : « Votre Majesté trouvera en moi un frère, si je trouve en elle un Français ; mais si elle oublie les sentiments qui l’attachent à la commune patrie, elle ne pourra trouver mauvais que j’oublie ceux que la nature a placés entre nous. »
Arrivés à ce degré de tension, les rapports entre les deux frères ne pouvaient manquer de se terminer par un éclat.
Il eut lieu le 10 juillet 1810, jour où, par un coup de tête, Louis quitta furtivement la Hollande, sans que personne sût ce qu’il était devenu.
Ouvertement bafoué par cette impudente équipée, voyant comme tournée en dérision sa suprématie jusque-là incontestée, blessé au fond de l’âme de tant d’ingratitude et d’un tel manque d’amitié fraternelle, Napoléon sut maintenir quand même sa colère dans des limites que ne se fût guère imposées sans doute un despote ombrageux et violent.
Au lieu de chercher les moyens d’assouvir son ressentiment, il défend d’accabler son frère ; il veut qu’on dise à l’Europe que c’est lui, Napoléon, qui s’est trompé en mettant la royauté aux mains de Louis. La circulaire que le ministre des affaires étrangères enverra « doit tendre tout entière à excuser le roi de Hollande, qui, par suite d’une maladie chronique, n’était pas l’homme qui convenait ».
Qu’il y ait eu, dans cette façon de présenter les choses, un calcul politique, nous ne le nierons pas. Il nous importait seulement d’établir que l’Empereur était parfaitement maître de lui et savait résister aux incitations de la colère, même la plus légitime.
L’école des calomniateurs a prétendu que Louis avait été saisi d’horreur le jour où il supposa que Napoléon avait eu pour maîtresse Hortense de Beauharnais, et qu’il la lui avait fait épouser ensuite. Nous ignorons si Louis a jamais pu partager cette odieuse conviction, attendu que rien ne l’indique. En tout cas, nous avons constaté, dans un précédent chapitre, l’inanité de cette monstrueuse et gratuite imputation.
Bien qu’il eût épargné à Louis toute persécution à la suite de leur rupture bruyante, Napoléon ne put jamais lui pardonner. Son cœur resta navré de cette sécheresse d’âme, de ce comble d’ingratitude. Si Louis put rentrer en France, en 1814, sur les supplications de Joseph, l’Empereur, même aux jours de malheur, ne put jamais croire à la sincérité des tardives démonstrations de ce frère qu’il avait tant aimé.
VI
Seul, parmi les quatre frères de Napoléon, Jérôme, le plus jeune, ne se mit jamais en opposition déclarée avec l’Empereur. Indocile, il le fut ; des embarras, il en causa autant et plus que les autres ; mais ce qui le distingue de ses aînés, c’est qu’à chaque faute, il réitérait les assurances d’une entière soumission, sans plus se lasser de désobéir que de protester de ses bonnes intentions.