Comment croire que Napoléon se laissât aller à des vivacités aussi impardonnables, quand on ne l’accuse pas de s’y être livré le jour où il eut à subir de Talleyrand la plus stupéfiante des impertinences ?
Dans une discussion, en effet, sur le Code de la civilité, Talleyrand, dit M. Taine, aurait répondu à l’Empereur : « Le bon goût est votre ennemi personnel ; si vous pouviez vous en défaire à coups de canon, il y a longtemps qu’il n’existerait plus. » Ah ! que voilà bien, pour un homme violent, une précieuse occasion d’infliger à quelqu’un un traitement exceptionnel ! Cependant, on n’enregistre aucune correction à l’adresse d’un pareil insolent ! Le calme de Napoléon dans cette circonstance n’est-il pas vraiment contradictoire outre mesure avec la brutalité qu’on lui a prêtée à l’égard de Volney ? Il faut donc reconnaître que les deux anecdotes citées par M. Taine en vue de rabaisser les manières de l’Empereur, pour être piquantes peut-être, n’en sont pas moins fort mal choisies. La vérité n’est ni dans l’une ni dans l’autre : très probablement personne ne se permettait de parler à l’Empereur dans les termes attribués à Talleyrand, et très probablement aussi Napoléon s’abstenait d’employer le genre de riposte dont on veut bien gratifier Volney.
III
En multipliant les témoignages recueillis aux sources les plus diverses, en juxtaposant les propos des témoins oculaires avec les pièces officielles, nous espérons arriver à réformer le jugement final, que Taine a formulé en ces termes : « Par essence, Napoléon est insociable » ; car nous prétendons au contraire qu’il n’a été réfractaire à aucune des qualités morales qui contribuent à rendre agréables les relations mutuelles des hommes.
Considérons d’abord les grandes lignes de la vie de Napoléon.
Rien chez lui qui décèle l’homme désireux de s’affranchir des obligations imposées par les lois sociales : c’est d’abord sa famille, objet constant de sa sollicitude, qu’il tient à voir heureuse. Quand il aurait pu lui suffire de constituer aux siens des positions brillantes au pays natal, ce dont on lui aurait déjà su gré, sa tendresse naturelle les veut tous près de lui. Malgré le peu d’éclat qu’ils sont capables d’apporter, il les juge aussi dignes que lui des magnificences du trône, des honours, comme dit Madame Mère. Voilà, à coup sûr, qui est d’un bon fils, d’un bon frère, d’un homme imbu de tous les bons principes familiaux, tels qu’ils sont prescrits, sinon pratiqués, dans notre société moderne.
Viennent ensuite les témoins des débuts pénibles. Depuis les concierges de l’école de Brienne, attachés sous le Consulat à Malmaison, jusqu’aux camarades de jeunesse, les Bourrienne, les Junot, les Marmont, qui sont plus tard ses secrétaires ou ses aides de camp ; aussi haut que monte l’Empereur, il les entraîne tous à sa suite comme autant de renseignements biographiques qu’il affiche publiquement.
Si bienveillant envers les obscurs et les humbles, Napoléon aurait-il pu, dans le cours de ses relations, transformer sa nature au point de n’être plus qu’un personnage insupportable, sorte de porc-épic toujours prêt à dresser ses dards contre ceux qui l’abordent ?
Ici encore, un aperçu général de ce qui s’est passé sous le règne de Napoléon sera en contradiction flagrante avec tout ce qui a été dit.
Retenez, premièrement, qu’il est peut-être le monarque près de qui les ministres ont conservé le plus longtemps leurs fonctions. Ne croyez pas que ceux-ci aient été spécialement choisis avec l’épiderme insensible et l’échine d’une souplesse exceptionnelle, car l’histoire vous apprendra que ses successeurs n’en ont pas trouvé de plus dignes parmi les Français pour remplir les premiers rôles dans l’État.