« Je vous prie de croire que, dans toutes les occasions, vous me trouverez prêt à vous être utile. »
Des six lettres mentionnées ci-dessus, on n’a retrouvé que celle destinée à Carnot ; elle est ainsi conçue : « Je vous recommande, citoyen directeur, la veuve du citoyen Muiron, que ce brave jeune homme a laissée enceinte pour voler à la défense de la patrie. J’ai fait pour elle une demande au Directoire, que je vous prie de prendre en considération. »
Plus tard, en souvenir de son ami, Napoléon donna le nom de Muiron à une frégate vénitienne, et ce fut celle-là qu’il choisit pour opérer son retour d’Égypte.
Dix-neuf ans après la mort de son aide de camp, la mémoire de Napoléon est aussi fidèle qu’aux premiers jours envers son ancien ami. Ni l’éclat du trône le plus élevé de la terre, ni les fumées de la gloire la plus prodigieuse des temps modernes, ni la réalisation du rêve fabuleux qui avait mené le boursier de Brienne jusqu’à voir à ses pieds les souverains de l’Europe, et dans son lit la fille d’un empereur de droit divin, rien n’avait pu effacer le souvenir de ce cher compagnon de jeunesse, mort à ses côtés ; et, en 1815, c’est sous le nom du colonel Muiron que l’Empereur songeait encore à se rendre aux Anglais.
Plus tard même, dans l’exil, en proie aux plus atroces souffrances, torturé sous un climat meurtrier par d’implacables ennemis, trahi, vilipendé, abandonné des siens, ce prisonnier frustré de toute joie, à qui on a ravi sa femme et volé son enfant, cet homme enfin, qui s’appelle Napoléon, tourne encore sa pensée vers le pauvre Muiron, et, dix jours avant sa mort, le 24 avril 1821, l’Empereur écrit de sa main les lignes suivantes : « Nous léguons 100 000 francs à la veuve, fils ou petit-fils de notre aide de camp Muiron, tué à nos côtés à Arcole, nous couvrant de son corps. »
Quoi de plus rare et de plus pur que ce simple et touchant souvenir, culte fervent de l’amitié par delà le tombeau, traversant toute une existence de splendeurs et de vicissitudes inouïes ?
Maintenant, jetez un coup d’œil rétrospectif sur les premiers chapitres de cet ouvrage, et revoyez la vie entière de Napoléon depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène. A quelque moment que vous considériez sa conduite à l’égard de tous, envers les siens comme envers les autres, envers les grands comme envers les humbles, vous n’aurez rencontré qu’affection, sollicitude, compassion, fidélité. Ne sont-ce pas là, même aux yeux des plus civilisés d’entre nous, des qualités suffisantes pour faire un homme sociable ?
LIVRE V
LA GÉNÉROSITÉ
I
« Dans la situation qu’il s’est faite, il n’a pas de ménagements à garder…, les gens ne l’intéressent que par l’usage qu’il peut faire d’eux. »