Cette unité de pensées qui se manifeste, à diverses époques, chez l’Empereur nous semble assez concluante, et c’est avec raison que M. de Bausset a pu dire : « Peu d’hommes à sa place auraient eu autant de modestie et de simplicité. Il refusa au maréchal Kellermann, agissant au nom d’un grand nombre de citoyens, la permission d’élever un monument à sa seule gloire. Cet hommage de ses sujets, Napoléon voulait le mériter par sa vie entière. Telle fut sa réponse. L’architecte Poyet se vit aussi refuser la permission d’élever par souscription une colonne triomphale à la seule gloire de l’Empereur… »

Quand, rapporte Thibaudeau, on lui présenta le plan d’un portail triomphal que le conseil général de la Seine avait décidé d’élever sur l’emplacement du grand Châtelet, Napoléon déclina cette gloire en ces termes : « J’accepte l’offre du monument que vous voulez m’élever ; que la place reste désignée ; mais laissons aux siècles à venir le soin de le construire, s’ils ratifient la bonne opinion que vous avez de moi. »

Pour se montrer ainsi réfractaire aux enivrements de la vanité, pour ne pas se croire au moins la moitié d’un dieu, en face d’apologies allant crescendo pendant quinze ans, il faut être plus qu’un ambitieux vulgaire ; il faut avoir en soi l’admirable hauteur d’âme du pauvre curé de campagne qui, aux jours consacrés, revêt la chape étincelante d’or, se promène, à travers la population prosternée, sous un dais resplendissant, mais qui n’oublie pas un instant qu’il représente, lui aussi, un principe, seul objet de cette adoration, et rentre vite au presbytère où il reprend ses habitudes d’austère et débonnaire simplicité.

III

Impossible de considérer attentivement le portrait moral de Napoléon sans y percevoir, comme dans son portrait physique, une double image. D’abord, au premier plan, l’homme du système, selon son expression, c’est-à-dire le titulaire du grade le plus élevé de cette hiérarchie administrative qui avait réalisé l’énorme tâche de tirer la France de l’effondrement où elle menaçait de disparaître à jamais.

Pour rétablir et maintenir le principe d’autorité, il ne fallait rien moins qu’imposer à l’élément civil la discipline militaire, avec sa foi aveugle, son fétichisme vague en la personne du commandant en chef qui entraîne ses troupes par une sorte de fascination. Cette suprématie représentative, Napoléon l’a pratiquée avec une ampleur qui a motivé les railleries des royalistes. Imprudentes railleries, faciles à retourner contre les rois, avec cette différence qu’il est aisé de voir où l’Empereur, habitué qu’il était, dès l’âge de neuf ans, à subir ou à exercer le prestige du commandement, avait appris l’art de conduire les hommes.

Peu de rois, sans contredit, se sont appliqués à porter aussi haut que Napoléon le caractère pompeux et théâtral de la souveraineté. Si l’on en juge par les harangues dont nous avons donné des fragments, et par la multitude d’emblèmes, images, médailles, statues que l’époque de l’Empire nous a léguée, on peut conclure que l’homme du système avait particulièrement réussi dans ses visées.

Au second plan, viennent se profiler les traits de celui qui, seul en France, seul en Europe peut-être, ne se laissa pas une minute éblouir par le pailleté, par le clinquant dont il avait calculé d’avance les effets imaginatifs sur le peuple. Napoléon s’identifiait si complètement, aux occasions voulues, avec les exigences de la majesté impériale qu’on a peine à se convaincre qu’il ait pu rester à l’abri de toute infatuation. On se croit le jouet d’une illusion quand on voit le souverain, débarrassé de la fonction suprême, redevenir l’homme simple, sobre, familier, économe qu’était jadis le sous-lieutenant d’artillerie, échappé de la caserne. Rien ici, quoi qu’on en ait dit, ne procède de l’art du comédien ; c’est, tout bonnement, l’homme de travail rendu à lui-même, c’est le fonctionnaire faisant place à l’homme privé.

Comme l’ordonnance d’un officier, Constant, son valet de chambre, entrait le matin vers sept heures dans la chambre de l’Empereur. Là, régnait le plus beau désordre attestant que, la veille, l’étiquette solennelle du « coucher des rois » avait été quelque peu négligée. Chaque partie de son habillement était jetée à tort et à travers : son habit par terre, son grand cordon sur le tapis, son chapeau au loin sur un meuble, et ainsi de tous ses vêtements. Ses premières questions portaient invariablement sur l’heure qu’il pouvait être et le temps qu’il faisait. Le seul luxe que se permit l’Empereur, à son lever, était d’avoir du feu dans son cabinet de toilette, même en plein été. Il aimait la chaleur jusqu’à prendre son bain « à une température si élevée, dit Bourrienne, qu’une atmosphère de vapeur épaisse envahissait la chambre et forçait d’ouvrir toutes les portes ». Sorti du bain, il se faisait frictionner à l’eau de Cologne. Pendant cette opération, s’engageaient, entre Napoléon et son valet de chambre, les conversations les plus libres. « Sa Majesté, rapporte Constant, me questionnait sur ce que j’avais fait la veille. Elle me demandait si j’avais dîné en ville et avec qui, si l’on m’avait bien reçu, ce que nous avions à dîner. Souvent aussi, elle voulait savoir ce que coûtait telle ou telle partie de mon habillement ; je le lui disais, et alors l’Empereur se récriait sur les prix et me disait que, quand il était sous-lieutenant, tout était bien moins cher ; qu’il avait souvent mangé chez Roze, restaurateur de ce temps, et qu’il y dînait fort bien pour quarante sous. » « Une des choses qui étonnaient le plus Mme Walewska, dit Sismondi, c’était d’entendre Napoléon, avant de se coucher, causer, en se déshabillant, avec son valet de chambre, se faire raconter par lui les commérages de la ville, et même les propos et les querelles des valets. »

Les entretiens du matin étaient parfois interrompus par l’arrivée du premier médecin de la cour. « Vous voilà, grand charlatan ! s’écriait l’Empereur. Avez-vous déjà tué beaucoup de monde aujourd’hui ? » Le docteur Corvisart, ajoute Roustam dans ses mémoires, n’était nullement troublé et répondait sur un ton analogue.