Alors, sorti de l’obscurité, il fut, bientôt après, chargé de réaliser les plans mémorables dont il était l’auteur et que Schérer avait rejetés à titre d’élucubrations insensées, sorties du cerveau d’un malade.
II
Le jour où, pour la première fois, le commandement d’une armée est confié à Napoléon, les malheurs de la France tiennent une autre place dans son esprit que le souci de sa gloire personnelle. Habitué à mesurer les situations difficiles, Napoléon a compris que cette pauvre patrie, près de succomber d’épuisement, ne pouvait continuer à entretenir, même avec la victoire, des armées « où le déficit dans tous les genres était tellement excessif que les généraux ne cessaient de se plaindre et de demander de nouveaux approvisionnements ». C’était l’époque où Hoche écrivait : « Sans pain, sans souliers, sans vêtements, sans argent, entourés d’ennemis, voilà notre position déplorable… Si messieurs les députés ont tant d’esprit, qu’ils nourrissent les soldats, qu’ils payent et habillent les officiers… »
Napoléon a compris qu’il fallait à cette mère patrie des enfants assez forts pour se suffire à eux-mêmes d’abord, pour lui envoyer à elle, ensuite, des moyens de subsistance et, par surcroît, lui procurer la gloire.
Pour l’ancien lieutenant d’artillerie de Valence et d’Auxonne, le problème n’est pas nouveau : il va se conduire envers la patrie comme il s’est conduit jadis envers sa famille, réduite à la misère en Corse ; il va exiger des autres ce qu’il a fait lui-même. Il part avec la conviction que tout homme, où qu’il soit, couvre avec la semelle de ses bottes un espace de terre qui doit le nourrir, et il emporte la résolution sacrée non seulement de ne jamais rien demander à la patrie malheureuse, mais encore de la secourir.
A l’heure exacte où il prend le commandement de l’armée d’Italie, sa pensée intime, sur l’étendue de la tâche qui lui incombe, est précisée dans une lettre à Chauvet, l’un de ses anciens amis de Toulon, modeste commissaire des guerres : « Le gouvernement, écrit Napoléon, attend de l’armée de grandes choses ; il faut les réaliser et tirer la patrie de la crise où elle se trouve. »
Ce que Napoléon appelait une armée n’était, en réalité, qu’une agglomération de gens déguenillés, affamés, indisciplinés. « L’armée française, dit Stendhal alors témoin oculaire, était depuis longtemps exposée à des privations horribles ; souvent les vivres manquaient, et ces soldats placés sur les sommets des Alpes et qui se trouvaient huit mois de l’année au milieu des neiges, manquaient de chaussures et de vêtements… Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on aurait peine aujourd’hui à se faire une idée du dénuement et de la misère de cette ancienne armée d’Italie… Une réflexion peut suffire : les riches de cette armée avaient des assignats, et les assignats n’avaient aucune valeur en Italie. » Huit jours avant l’arrivée de Bonaparte, l’un des généraux de l’armée d’Italie, Joubert, écrivait à son père : « Le gouvernement, tout occupé du Rhin, nous laisse sans argent, à la merci des fripons qui nous administrent… La France frémirait si on comptait tous ceux qui sont morts d’inanition, de maladies. »
Devant cette situation lamentable, Napoléon va-t-il récriminer, répudier les responsabilités et les rejeter sur d’autres ? Nullement. Voici ce qu’il écrit au Directoire, au sujet de son prédécesseur : « J’ai particulièrement été satisfait de la franchise et de l’honnêteté du général Schérer. Il a acquis, par sa conduite loyale et par son empressement à me donner tous les renseignements qui peuvent m’être utiles, des droits à ma reconnaissance. »
Outre la pénurie existante, il fallut bientôt constater que les subsides mis à la disposition du général en chef, pour l’entrée en campagne, étaient illusoires, « que les traites envoyées par la trésorerie étaient protestées, qu’une somme de six cent mille livres, annoncée, n’était pas arrivée ». Il y avait, certes, dans ce désarroi, de quoi décourager la bonne volonté la mieux trempée ; mais Napoléon, en rude ouvrier qui n’a pas peur de la rude besogne, termine son rapport au Directoire en s’écriant : « Malgré tout cela, nous irons. »
Mots héroïques dans leur simplicité et leur sincérité, où l’on ne saurait reconnaître, sans extrême légèreté, le langage ou la nature d’un aventurier, — rien dans le caractère de Napoléon n’autorisant une semblable confusion. Alors que le propre de l’aventurier est d’ordinaire de se jeter tête baissée dans l’inconnu, de tout attendre de l’intervention du destin, Napoléon s’évertue, au contraire, à disputer mathématiquement au hasard l’éventualité même du moindre accident ; et c’est bien lui qui écrivait au Directoire : « Ce que vous désireriez que je fisse sont des miracles, et je n’en sais pas faire… Ce n’est qu’avec de la prudence, de la sagesse, beaucoup de dextérité que l’on parvient à de grands buts et que l’on surmonte tous les obstacles : autrement, on ne réussira en rien. Du triomphe à la chute il n’est qu’un pas. J’ai vu, dans les plus grandes circonstances, qu’un rien a toujours décidé les plus grands événements. »