Du reste, si l’armée française a pu avoir une illusion, en se figurant être commandée par un chef de bande disposé à tolérer le désordre, elle a été vite détrompée. Dès le surlendemain, pas plus tard, elle était à même de voir qu’elle avait affaire à un général qui exigeait une obéissance absolument passive et qui ne reculait devant aucune mesure pour arriver à ses fins. Officiers et soldats furent convaincus qu’ils seraient soumis à une discipline impitoyable, après la lecture aux troupes d’un ordre du jour ainsi conçu : « Le 3e bataillon de la 209e demi-brigade s’est rendu coupable de désobéissance ; il s’est déshonoré par son esprit de mutinerie et en refusant de marcher aux divisions actives. Les officiers se sont mal conduits ; le commandant, le capitaine Duvernay, a montré de mauvaises intentions. Vous voudrez bien faire arrêter le citoyen Duvernay et le faire traduire devant un conseil militaire à Toulon… Vous ferez traduire devant un conseil militaire, à Nice, les grenadiers accusés d’être les auteurs de la mutinerie… Les officiers et sous-officiers, n’ayant point donné l’exemple de partir et étant restés dans les rangs sans parler, sont tous coupables ; ils seront sur-le-champ licenciés et renvoyés chez eux… La présente lettre sera mise à l’ordre de l’armée. »
Et trois semaines après, un nouvel ordre du jour encore plus catégorique : « … Le général en chef voit avec horreur le pillage affreux auquel se livrent des hommes pervers, qui n’arrivent à leurs corps qu’après la bataille, pour se livrer aux excès les plus déshonorants pour l’armée et le nom français… Le général en chef se réserve de statuer sur les officiers supérieurs ou commissaires des guerres sur qui il serait porté des plaintes.
« … Les généraux de division sont autorisés à destituer sur-le-champ et même à envoyer au château du fort Carré, à Antibes, en arrestation, les officiers qui auraient, par leur exemple, autorisé l’horrible pillage qui a lieu depuis plusieurs jours.
« Les généraux de division sont autorisés, par la nature des circonstances, à faire fusiller sur-le-champ les officiers ou soldats qui, par leur exemple, exciteraient les autres au pillage et détruiraient, par là, la discipline, mettraient le désordre dans l’armée et compromettraient son salut et sa gloire.
« Tout officier ou sous-officier qui n’aura pas suivi son drapeau et qui, sans raison légitime, se trouvera absent au moment d’un combat, sera destitué, et son nom sera envoyé à son département, afin qu’il soit flétri dans l’opinion de ses concitoyens comme un lâche.
« … Un soldat qui sera convaincu d’avoir manqué deux fois à un combat sera dégradé à la tête du bataillon ; on lui arrachera l’uniforme, et il sera envoyé au delà du Var, pour arranger les chemins, tant que durera la campagne. »
On voit que c’est à des devoirs de plus d’une sorte qu’il fallait rappeler ces soldats viciés par l’impéritie des commandements antérieurs.
Quel est le général qui a parlé à ses troupes avec plus de vigueur, a montré moins de souci d’une affection achetée au prix de sa propre faiblesse ? Qui a jamais, en temps de guerre, réprimé les mauvaises passions avec autant d’acharnement et de sévérité ?
Cette rigueur affirmée résolument, dès les premiers instants, exclut toute recherche d’une popularité de mauvais aloi que l’on obtient plus facilement par une lâche complaisance envers les masses que par une sévérité implacable.
La dépense énorme de travail que fit, en ces jours, Napoléon serait incroyable, si l’on n’avait sous les yeux les documents officiels ; dans la seule journée du 29 mars, c’est-à-dire trois jours après son arrivée, on trouve :