A peu de jours de distance, c’est au ministre de l’intérieur qu’il écrit : « Je désire, citoyen ministre, que vous m’envoyiez tous les jours, à dix heures du soir, un bulletin contenant l’analyse de votre correspondance avec les administrations centrales, commissaires et autres agents du gouvernement. Vous ferez imprimer, à cet effet, des états en trois colonnes. Dans la première seront les noms de tous les départements et ceux des commissaires centraux ; dans la seconde, toutes les observations résultant de la correspondance relative aux subsistances, au recouvrement des impositions ; dans la troisième, les observations relatives à la police et aux discussions qui se seraient élevées entre les autorités. »
C’est également à dix heures du soir qu’il veut avoir du ministre de la guerre « un bulletin sur toutes les divisions militaires et les armées, pareil, ajoute-t-il, à celui que me remet le ministre de la police générale ».
On conçoit que tout cela était indépendant des obligations courantes d’un chef de gouvernement, telles que revues, réceptions diplomatiques, audiences privées, audiences publiques, lettres journalières à écrire ou à répondre, examen et signature des pièces officielles. Aussi était-ce de nuit qu’il fallait tenir les conseils des ministres ; et, quand tout le monde tombait de lassitude autour de lui, Napoléon s’écriait : « Allons, allons, citoyens ministres, réveillons-nous, il n’est que deux heures du matin, il faut gagner l’argent que nous donne le peuple français. »
Ce surmenage répété chaque jour ne laissait pas que d’inquiéter vivement l’entourage du Premier Consul ; on essayait, mais en vain, de le modérer. Esclave avant tout de son devoir, il se refusait à mesurer ses forces. A sa mère lui disant qu’il travaille trop, il répond en riant : « Est-ce que je suis le fils de la poule blanche ? » Et quand Lætitia, voyant qu’elle est sans influence sur son fils, a prié le docteur Corvisart de défendre à Napoléon de travailler si avant dans la nuit, celui-ci dit à son frère Lucien : « Pauvre Corvisart ! Il ne rabâche que cela ! mais je lui ai prouvé, comme deux et deux font quatre, qu’il faut bien que je prenne la nuit pour faire aller ma boutique, puisque le jour ne suffit pas… J’aimerais plus de repos, mais le bœuf est attelé, il faut qu’il laboure. »
Et il labourait, et il peinait jour et nuit, à travers ce vaste champ qu’il s’agissait de rendre fertile, après l’avoir déblayé de la couche épaisse de ruines dont il était recouvert.
Sous l’unique impulsion d’un homme, quel travail gigantesque accompli en moins d’une année : le culte est rétabli ; les lois de proscription sont abrogées, et, d’un trait de plume, cent mille citoyens sont rendus à la patrie ; la liberté du travail est assurée ; une constitution nouvelle, garantie de l’ordre, est promulguée ; le Conseil d’État est institué ; la division administrative de la France est tracée, telle qu’elle nous régit encore maintenant : cent préfets, quatre cents sous-préfets sont nommés ; la Banque de France et la Caisse d’amortissement sont créées ; le Trésor public est garni ; les rentes et pensions sont payées en numéraire ; le crédit renaît ; l’industrie et le commerce redeviennent florissants ; des tribunaux équitables et respectés rendent la justice ; les cours d’appel sont fondées ; des armées formidables et disciplinées sont organisées, conquièrent l’Italie, réduisent l’Autriche vaincue à l’impuissance, dispersent les forces épouvantées de la coalition européenne !
En vérité, c’est la résurrection complète de cette France abattue, vers laquelle s’avançaient, de toutes parts, les armées étrangères, attirées par l’espoir téméraire d’une prompte et facile curée.
Voudra-t-on diminuer la valeur de ces immenses et louables efforts, et n’y voir que l’orgueil d’un jeune homme aimant à s’enivrer, sous toutes les formes, des jouissances du pouvoir suprême, ou le calcul égoïste, bien que profitable à tous, d’un chef tenant à conserver la première place, voulant assurer sa réélection dans quelques années ?
De pareilles suppositions pourraient être légitimes, si cette ardeur infatigable, cette activité prodigieuse s’étaient ralenties après que Napoléon eut atteint les limites extrêmes de l’ambition humaine. Mais le Consul à vie, l’Empereur, rassasiés de gloire et de puissance, ne s’épargnent pas plus que le débutant impatient de faire ses preuves et de consolider sa position.