Le soir même, dans un accès de désespoir, il résolut de mettre fin à ses jours. Il absorba un poison violent, contenu dans un sachet que, depuis 1808, il portait suspendu à son cou, afin, sans doute, de ne pas rester vivant entre les mains de l’ennemi, s’il avait le malheur d’être fait prisonnier.
Malgré ses efforts, il ne put comprimer les cris de la souffrance qu’il éprouvait, et l’éveil fut donné au château.
A minuit, Constant, le valet de chambre, arriva près du lit de son maître. En proie à des convulsions effrayantes, l’Empereur répétait d’une voix saccadée : « Marmont m’a porté le dernier coup. Le malheureux ! Je l’aimais ! L’abandon de Berthier m’a navré ! mes vieux amis, mes anciens compagnons d’armes ! »
Le docteur Yvan, appelé en toute hâte, fit prendre de force un contre-poison à l’Empereur.
Un peu de calme succéda à la crise violente. Il s’assoupit une demi-heure. « Quand Napoléon se réveilla, dit Caulaincourt, je me rapprochai de son lit. Les gens de service se retirèrent, nous restâmes seuls. Ses yeux enfoncés et ternes semblaient chercher à reconnaître les objets qui l’environnaient, tout un monde de tortures se révélait dans ce regard vaguement désolé ! « Dieu ne l’a pas voulu, dit-il, comme répondant à sa pensée intime, je n’ai pu mourir, pourquoi ne m’a-t-on pas laissé mourir ?… Ce n’est pas la perte du trône, dit-il ensuite, qui me rend l’existence insupportable. Ma carrière militaire suffit à la gloire d’un homme. Savez-vous ce qui est plus difficile à supporter que les revers de la fortune ? Savez-vous ce qui broie le cœur ? C’est la bassesse, c’est l’horrible ingratitude des hommes. En présence de tant de lâchetés, de l’impudeur de leur égoïsme, j’ai détourné la tête avec dégoût, et j’ai pris la vie en horreur. Ce que j’ai souffert depuis vingt jours ne peut être compris. »
A partir de ce moment, trahi par la mort elle-même, qui lui réservait une agonie plus lente, une fin plus dramatique encore, l’Empereur fut résigné à tout ; il signa sans discussion les protocoles du traité d’abdication, anxieux de quitter le foyer d’amertumes, d’abjections, de vilenies où il venait de tant souffrir.
X
Le voyage de Fontainebleau à l’île d’Elbe réservait à Napoléon de nouvelles et douloureuses épreuves. Il eut à subir encore un affront, lorsqu’il rencontra l’homme qu’il avait fait duc de Castiglione ; celui-ci ne daigna même pas lever la casquette dont était coiffée sa ducale personne. En Provence, les populations surexcitées se portaient, aux relais, vers la voiture que l’Empereur occupait avec les commissaires étrangers, et là, on lui jetait en pleine figure les sarcasmes les plus outrageants, tels que : « ogre de Corse ! odieux tyran ! à bas Nicolas ! » (surnom méprisant que l’on donnait alors à Napoléon). Les plus exaltés se cramponnaient aux roues de l’équipage, pendant que les moins hardis lançaient, de loin, d’énormes pierres. Les menaces de mort ne tardèrent pas à succéder aux insultes. « Le danger, dit le comte Waldbourg-Truchess, devint si redoutable qu’avant d’arriver à Saint-Cannat, où l’effervescence était à son paroxysme, l’Empereur, supplié par son entourage qui voulait empêcher un crime déshonorant, dut changer de costume et, endossant l’habit de l’un de ses courriers qui prit sa place, il courut lui-même devant les voitures ! »
Quel mortel eut jamais dans sa vie des contrastes aussi saisissants : avoir mené des armées triomphantes à travers l’Europe terrifiée à son approche, et maintenant se voir réduit, sous un déguisement d’emprunt, en avant d’une berline, à servir de piqueur à des officiers étrangers qui étaient ses propres gendarmes !
Y eut-il couardise de la part de Napoléon à user d’un expédient destiné à tromper la fureur d’une populace affolée ? — Ni plus ni moins qu’il y aurait lâcheté, dans l’impossibilité de se défendre, à éviter l’assaut d’une meute de chiens ou de loups enragés.