Cependant l’œuvre indestructible de cet homme, né bourgeois, est essentiellement bourgeoise : grâce à lui, la classe moyenne a pris pied dans les affaires de l’État, où elle n’avait paru qu’accidentellement et d’où personne n’a encore pu l’expulser. Nul ne saurait affirmer sérieusement que, la Restauration survenant aussitôt après le Directoire, il serait resté au pouvoir un seul des gouvernants de la veille. Il n’a pas fallu moins que le spectre de l’Empereur pour tenir en respect, à Saint-Ouen, le roi Louis XVIII, qui fut bien obligé de signer le contrat sur lequel repose encore aujourd’hui notre organisation gouvernementale.

Si, pour lui-même, Napoléon a tout perdu de son vivant : grandeur, bonheur et fortune, — il n’en est pas moins vrai que ceux-là qui ont travaillé sous sa loi ont conservé, pour eux et leurs descendants, les avantages qu’il leur avait constitués. Titres nobiliaires, titres royaux, titres impériaux, tout subsiste. L’ordre qu’il a créé n’a pas cessé d’être l’objet de la convoitise de tous les Français, et le chef de l’État s’enorgueillit encore de se dire le grand maître de la Légion d’honneur, alors que, depuis longtemps, on ne songe plus aux distinctions jadis conférées par les rois.

Chose plus curieuse encore, ce grand batailleur ne fut, en fin de compte, qu’un grand conciliateur : avant lui, la France était déchirée par la guerre civile ; royalistes, terroristes, chouans, jacobins, émigrés étaient autant d’épithètes qui semaient la haine dans les cœurs. Après le règne de Napoléon, si les partis, quoique très réduits, existent encore, ils n’en forment pas moins, quand il le faut, un tout compact dans une nation forte et fière, galvanisée par une force morale, le patriotisme, qui prime toutes les dissensions. Cette force, achetée au prix du sang versé en commun, constitue l’héritage sacré autour duquel les Français viennent se grouper dans une fraternelle solidarité.

En plus du résultat moral, déjà immense, il y a le résultat matériel. De ce côté, la vie de labeurs de Napoléon n’a pas été stérile ; qu’on en juge :

A la suite des effondrements budgétaires de la Révolution, héritière elle-même des déficits de la royauté, on sait quelle était, à l’avènement du Consulat, la position de la France, en état de banqueroute effective, laissant impayés soixante-six pour cent de ses dettes et réduite à « faire prendre la recette de l’Opéra » pour envoyer un courrier aux armées. Mettons en regard de cette situation déplorable la succession léguée par Napoléon.

D’abord, il faut constater qu’il est peut-être l’unique souverain n’ayant pas contracté un seul emprunt. Même après dix ans de grandes guerres, même après avoir entretenu des armées considérables promenées à travers le monde, il laisse la France la nation la plus riche de l’univers, celle qui possède à elle seule plus de numéraire que le reste de l’Europe.

Ensuite, si l’on prend le budget de 1813, le dernier établi, on le trouve parfaitement équilibré avec des recettes s’élevant à un milliard deux cent soixante mille francs. De plus, Napoléon, et l’on peut dire la France, car cette somme fut dépensée dans la campagne de 1814, possède une réserve disponible de quatre cent sept millions, sous la rubrique de trésor impérial. Cette somme considérable était due non seulement aux tributs prélevés sur les nations vaincues, mais encore à la surveillance exagérée, souvent jugée indigne d’un souverain, que Napoléon avait toujours exercée sur les dépenses de sa propre maison. « Sur vingt-cinq millions cinq cent mille francs environ, dit M. de Ségur, qui formaient sa liste civile, treize à quatorze millions y suffirent annuellement. Le reste fut mis chaque année en fonds de réserve. » Enfin l’Empereur laissait la France dotée d’un nombre considérable de travaux utiles ou artistiques exécutés sous son règne. A cet effet, il n’avait pas été dépensé moins de « trente millions pour les ponts, cinquante-quatre millions pour les canaux, soixante-dix-sept millions pour les routes, cent millions pour les ports maritimes, plus de cent cinquante millions pour enrichir nos musées et les résidences impériales ».


En présence de ces admirables résultats obtenus par la volonté d’un seul, parti humble et pauvre, sans autre bagage que ses vertus familiales d’ordre, d’économie et de travail, on se sent comme plus fort, plus sûr de l’avenir.

Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, de nouveaux malheurs venaient à s’appesantir sur notre pays, fût-elle attaquée de tous côtés par l’ennemi, la France pourrait encore garder toutes ses espérances en pensant que, parmi ces petits officiers laborieux, modestes, nécessiteux, qui portent orgueilleusement leur sabre, mais sans plus d’apparat que n’en prescrit l’ordonnance, il en est un, désigné par la Providence, qui dira un jour à la patrie aimée ce que jadis Thémistocle disait aux Athéniens : « A la vérité, je ne sais ni accorder une lyre, ni jouer du psaltérion ; mais qu’on me donne une ville petite et obscure, et elle aura bientôt acquis renom et grandeur. »