Le 1er septembre 1785, fut signé le décret qui nommait Bonaparte lieutenant en second à la compagnie de bombardiers du régiment de la Fère, en garnison à Valence.
En attendant l’ordre du départ, tout joyeux, comme peut l’être un sous-lieutenant de seize ans, il endosse son uniforme, dont l’élégance est exclue, car sa position de fortune lui impose la stricte ordonnance. « Il avait des bottes d’une dimension si singulièrement grande, que ses jambes, fort grêles, disparaissaient entièrement. » Fier de sa nouvelle tenue, il va chez ses amis Permon. En le voyant, les deux enfants, Cécile et Laure (cette dernière fut plus tard la duchesse d’Abrantès), ne peuvent s’empêcher d’éclater de rire, et le surnomment en sa présence le Chat botté ! Il ne se fâcha pas, paraît-il, car, selon l’une des petites espiègles, le lieutenant leur apporta, à quelques jours de là, une calèche avec un chat botté, et le conte de Perrault.
Ses loisirs, durant son séjour à l’École militaire, avaient été partagés entre les visites fréquentes qu’il faisait à sa sœur Elisa, pensionnaire à Saint-Cyr, et à la famille Permon, jadis amie des Bonaparte à Ajaccio. Napoléon habita souvent chez les Permon une chambre qui avait valu à la maison du quai Conti la plaque commémorative aujourd’hui disparue de la façade de cet immeuble.
Au commencement d’octobre 1785, Napoléon, ayant reçu son brevet de lieutenant en second, quitta Paris accompagné de son fidèle binôme de l’École militaire, Alexandre des Mazis, nommé, comme lui, lieutenant au régiment de la Fère en garnison à Valence.
A son passage à Lyon, Bonaparte vit un ami de sa famille, M. Barlet, qui avait été secrétaire du gouverneur de la Corse. M. Barlet remit à Napoléon une lettre de recommandation pour l’abbé de Saint-Ruff à Valence, et une petite somme d’argent que les deux jeunes gens s’empressèrent de dépenser, sans réfléchir qu’ils avaient encore un long trajet à faire ; aussi furent-ils forcés de continuer leur voyage à pied.
IV
Arrivé à Valence le 5 novembre 1785, Napoléon reçut dans cette ville le meilleur accueil du frère de son compagnon de route, Gabriel des Mazis, qui était capitaine au régiment de la Fère. Si Napoléon eut à se louer, en ce jour, des frères des Mazis, ceux-ci s’aperçurent plus tard qu’ils n’avaient pas obligé un ingrat.
Les deux des Mazis émigrèrent sous la Révolution. Parvenu au pouvoir, Napoléon s’occupa d’eux, leur écrivit de revenir en France afin d’y reprendre du service. Ils refusèrent d’abord, sous le prétexte qu’ils ne voulaient pas combattre les partisans du Roi, et ne se décidèrent à rentrer qu’en 1806 pour occuper des emplois civils. Gabriel fut nommé administrateur de la loterie, et Alexandre eut la place d’administrateur du mobilier de l’Empire.
Bonaparte fut logé à Valence chez une vieille demoiselle, Mlle Bou, qui tenait un café avec un billard ; la façade de la maison formait l’angle de la Grand’Rue et de celle du Croissant.
C’est ici que se présente pour la première fois un des côtés les plus visibles du caractère de Napoléon : l’attachement à ses habitudes. Logé, comme nous l’avons vu, par ordre, chez Mlle Bou, il s’y fixe définitivement dans une chambre au premier sur le devant, à côté du billard, voisinage bruyant que Bonaparte n’aurait certainement pas choisi, s’il n’y avait été conduit par le hasard du billet de logement. Mais une fois là, il y reste, et il y restera tout le temps que durera son séjour à Valence. Bien mieux, repasse-t-il à Valence en 1786, se rendant en Corse, c’est chez Mlle Bou qu’il descend directement. Revient-il à Valence, tenir garnison, en mai 1791, c’est encore chez Mlle Bou qu’il reprend sa chambre et s’installe avec son frère Louis, qu’il amenait d’Auxonne. Enfin, en 1792, traversant Valence avec sa sœur Elisa, il a écrit d’avance à la même Mlle Bou.