Qu’ils sont vains, nos efforts vers la vérité ! En toute chose, et même en histoire ! Dans le lointain passé, quelles ténèbres ! Que savons-nous ? Voici, par exemple, ces premiers Césars de la Rome impériale. Ils nous apparaissent tous comme des scélérats. Mais qui nous l’a dit ? Tacite, Suétone, Juvénal. Nous n’avons, pour les condamner que le témoignage de leurs ennemis. Plus tard, quand les documents sont nombreux et multipliés par l’imprimerie, c’est leur abondance même qui fait que la postérité hésite à rendre un verdict. Et puis, que de contradictions ! Un savant n’a-t-il pas expliqué assez récemment la mission de Jeanne d’Arc par des accidents hystériques ? Qui donc a prétendu que Lucrèce Borgia était inceste et empoisonneuse ? Voici cet autre docteur en us qui accourt les mains pleines de paperasses, et me donne la preuve du contraire. Je connais donc bien mal ma Révolution française que Marat me semble un tigre ! On l’a comparé à Jésus et, pour beaucoup, il fait encore partie du “bloc”. Défense d’y toucher ! Si j’ouvre ces deux journaux qui traînent sur la table du cercle, Thiers est en même temps le fondateur de la République et le sinistre vieillard aux mains sanglantes — Quel désordre ! Quel gâchis…
La vérité — qu’on pardonne ceci à un poète — elle est, je crois, dans la légende. Et pour le grand Empereur, puisque nous parlons de lui — elle est, tenez ! dans cette émouvante lithographie de Raffet, que j’ai là, sur ma muraille.
Sous une lourde pluie d’automne, les grenadiers de la garde défilent par sections, courbés de fatigue, les pieds boueux et pesants, protégeant, d’un pan de leur capote, la batterie du fusil. Nous sommes évidemment aux derniers jours de la campagne de France, quelque part en Champagne. Dans le fuligineux paysage rien que le vague squelette d’un moulin à vent, et, partout, le moutonnement des bonnets à poil. Sur la gauche, s’éloigne l’Empereur, à cheval, et tous ont le regard tourné vers son gros dos, voûté et soucieux. Tous pensent à lui, mais lui ne songe qu’à son affaire, qu’à sa bataille de demain ou de tout-à-l’heure. Et sur les visages des soldats du premier plan, éclate un drame sublime de souffrance et de fidélité.
Et l’artiste, sous cette pathétique image a tracé un mot sublime, où éclate toute la noble folie des grenadiers pour leur Empereur et des Français pour la gloire :
“Ils grognaient… et le suivaient toujours.”
FRANÇOIS COPPÉE.
PRÉFACE DE L’AUTEUR
Napoléon, durant sa vie, a été tour à tour l’objet du culte et du mépris de ses sujets. Aujourd’hui, — quoique l’influence de son action individuelle sur les destinées de la France et de l’Europe ne puisse encore être exactement définie, — sa mémoire nous partage toujours en deux camps, les admirateurs et les détracteurs, également zélés pour dénaturer, en bien comme en mal, la personnalité de l’Empereur.
Or, les louanges excessives et les attaques virulentes, qui se valent par leur exagération, s’annulent les unes les autres et laissent la raison aussi peu éclairée sur le caractère de Napoléon que si rien n’en avait été dit.
Toutefois, en étudiant la vie de l’Empereur avec droiture, on voit bientôt la réalité se dégager de la légende dorée et de ce qu’il est permis d’appeler la légende noire napoléonienne. Cette réalité la voici : Napoléon ne fut ni un dieu ni un monstre, mais, simplement, — selon la célèbre formule classique qu’on peut lui appliquer, — il était homme, et rien d’humain ne lui était étranger. Le haut sentiment familial, en effet, la bonté, la gratitude, la cordialité, furent ses qualités essentielles.