C’est aussi de Toulon que datent ses premières relations avec Junot (le duc d’Abrantès), alors sergent, qui devait à sa belle écriture d’être le secrétaire de Bonaparte.
Junot et Marmont étaient tous deux de Châtillon-sur-Seine. C’est de là qu’ils recevaient de leurs parents l’argent destiné à adoucir les ennuis du siège. Il est probable qu’on devait parler souvent devant Napoléon du courrier de Châtillon attendu avec grande impatience par les jeunes officiers. N’est-il pas étrange de trouver au début de la carrière de Napoléon le nom de la ville minuscule qui en marqua aussi le dernier échelon ? car c’est bien à Châtillon-sur-Seine qu’en 1814 la déchéance de l’Empereur fut définitivement résolue par les souverains alliés.
X
Nommé général de brigade et inspecteur des côtes, en résidence à Nice, Napoléon ne se laissa pas éblouir par l’éclat d’une aussi belle position pour un jeune homme de vingt-cinq ans. Ses premiers soins furent encore pour sa mère et les siens. « Notre famille, dit Lucien, devait à la promotion de Napoléon une situation plus prospère. Pour se rapprocher de lui, elle s’était établie au château Sallé, près d’Antibes, à peu de milles du quartier général… Nous étions tous réunis, et le général nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer. » Il usa de son influence naissante pour alléger les charges de sa mère. Il réussit à faire nommer aide de camp, avec la solde de lieutenant, Louis, qui n’avait pas encore seize ans, et qu’il garda près de lui. D’autre part, il fit employer Joseph en qualité de commissaire adjoint à l’ordonnateur Chauvet.
C’est à ce moment que Robespierre le jeune, déjà inquiet de l’attitude de la Convention vis-à-vis de son frère, et se disposant à partir pour Paris, offrit au jeune général le commandement de la garnison de Paris.
La proposition était séduisante. On en parlait en famille. La conclusion de Napoléon, rapporte Lucien, fut celle-ci : « Robespierre jeune est honnête ; mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir. Moi, soutenir cet homme ! Non, jamais ! Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris, mais c’est ce que je ne veux pas être. Il n’est pas temps. Aujourd’hui, il n’y a de place honorable pour moi qu’à l’armée ; prenez patience, je commanderai Paris plus tard… qu’irais-je faire dans cette galère ? »
Comment dire après cela qu’il était dominé par une ambition sans frein ! Aucune considération, ni l’établissement des siens qui lui tient tant au cœur, ni la perspective d’une position superbe ne peuvent l’emporter sur le sentiment qu’il a de son devoir.
De Nice, il est chargé, le 25 messidor an II, d’une mission politique et militaire à Gênes ; les instructions secrètes du commissaire Ricard lui prescrivaient, en plus des renseignements militaires à prendre sur Gênes et Savone, « d’approfondir la conduite civique et politique du ministre de la République française, Tilly, et de ses autres agents… »
De cette mission, qui était confidentielle, Napoléon s’acquitta avec toute la circonspection nécessaire à sa réussite. Son excès de zèle lui fut fatal, car c’était un temps où il ne fallait avoir de secrets pour personne. On le lui fit bien voir.
En effet, le 9 thermidor s’étant accompli, Ricord fut remplacé par Albitte et Salicetti. De bons révolutionnaires se doivent naturellement à eux-mêmes de faire arrêter leurs prédécesseurs. Un mandat d’amener est lancé contre Ricord, qui, connaissant son monde, s’est dépêché de passer en Suisse. Du même coup, les nouveaux commissaires ordonnent l’arrestation de Napoléon comme suspect. Ils avaient bien raison, car rien n’était plus suspect que le voyage secret à Gênes, dont ces citoyens ne connaissaient pas le motif. Et, sous bonne escorte, le 10 août, Bonaparte est amené de Nice au fort Carré, près d’Antibes, où il est incarcéré.