Dès cet instant, nous pouvons considérer comme éteint l’amour de Napoléon pour sa femme… Tous les désirs du jeune général, jadis attirés vers Paris, commencèrent à se donner libre carrière ; il afficha même ouvertement des sentiments chaleureux pour une jeune et sémillante blonde, Mme Pauline Fourès, femme d’un officier de chasseurs à cheval. La présence du mari était gênante, aussi fut-il envoyé en Europe. Les assiduités dont cette jolie personne était l’objet l’avaient fait surnommer par l’armée d’Égypte : « Notre Souveraine de l’Orient. »
Cette liaison était publique. Bonaparte et sa maîtresse se promenaient ensemble en calèche. Eugène en conçut un violent chagrin qu’il confia à Berthier. Du jour où Napoléon fut informé de la peine qu’il causait au fils de Joséphine, il cessa de sortir avec Mme Fourès.
VII
Pendant que Napoléon, sous l’impression des nouvelles politiques reçues de France, méditait son retour, et combinait son passage à travers les croisières anglaises, Gohier, alors président du Directoire, scandalisé de la liaison compromettante de Joséphine, prodiguait à celle-ci des conseils aussi prudents qu’inutiles. Il l’engageait à divorcer, et il ajoutait d’un ton quelque peu goguenard : « Vous me dites que vous n’avez que de l’amitié l’un pour l’autre, M. Charles et vous : mais si cette amitié est tellement exclusive qu’elle vous fasse violer les convenances du monde, je vous dirai comme s’il y avait de l’amour : Divorcez, parce que l’amitié, aussi abnégative des autres sentiments, vous tiendra lieu de tout. Croyez que vous éprouverez du chagrin de tout ceci. »
Le conseil, quoique sage, ne faisait pas le compte de Joséphine. Elle tenait aux hommages que lui valait son rang d’épouse du conquérant ; elle en voulait bien les privilèges, sans en accepter les devoirs.
Elle sentait, cependant, l’orage gronder sur sa tête ; elle avait dû recevoir des lettres qu’on nous a cachées, mais qui ne devaient laisser aucun doute sur le courroux de son mari. Au fur et à mesure qu’elle jugeait le retour de Napoléon plus imminent, elle se rapprochait davantage du ménage de Gohier, pensant, par cette honnête fréquentation, donner le change aux soupçons et aux médisances. Quand elle apprend le retour de Bonaparte, Joséphine dit naïvement à Mme Gohier : « Je vais au-devant de lui ; quand Bonaparte apprendra que ma société particulière a été la vôtre, il sera aussi flatté que reconnaissant de l’accueil que j’ai reçu dans votre maison pendant son absence. »
Contrairement à ces prévisions, Bonaparte ne se montra nullement flatté, ainsi qu’on va le voir :
« Par un contre-temps fâcheux, dit Eugène dans ses Mémoires, ma mère, qui, à la première nouvelle du débarquement, était partie pour aller au-devant de lui jusqu’à Lyon, prit la route de Bourgogne, tandis qu’il prenait par le Bourbonnais. De cette manière nous arrivâmes à Paris quarante-huit heures avant elle. »
Donc, le 16 octobre, à six heures du matin, Bonaparte ne trouva personne en arrivant dans sa maison de la rue Chantereine ; son irritation et sa jalousie s’en accrurent encore. Lorsque Joséphine revint à son tour, il ne voulut pas la voir et lui fit signifier son intention formelle de divorcer.
Seul dans sa chambre à cet instant, Napoléon put-il bien concentrer toute sa pensée sur son malheur domestique ?