XIII

Napoléon a-t-il été constamment l’observateur rigoureux du devoir conjugal tel que le prescrit la morale austère ?

Nous ignorons ce qui serait advenu si, aux débuts du mariage, Joséphine avait su conserver l’amour que Napoléon lui apportait. Mais toujours est-il que dans l’état de choses qu’elle avait créé, d’abord par sa froideur, ensuite par ses fautes, état de choses qui avait réduit à une tendresse amicale et à une force de l’habitude le lien qui retenait son époux près d’elle, celui-ci devenait, dans ces conditions, une proie facile pour le démon de l’infidélité.

Donc, soit qu’il n’ait pas su résister aux tentations qui environnent le souverain dispensateur des richesses et des titres, soit qu’il ait voulu se prouver à lui-même qu’il pouvait faire des conquêtes sur un autre terrain que celui des batailles, Napoléon eut des maîtresses, ce n’est pas douteux. Mais, et ceci accuse encore ses préjugés bourgeois, au lieu d’imiter Henri IV, François Ier, Louis XIV et Louis XV, ses prédécesseurs, l’Empereur prenait tous les soins imaginables pour que ses liaisons fussent ignorées de sa femme, de son entourage et du public.

Né obscur, il conserva assez le respect du pouvoir suprême pour ne pas l’avilir. On ne vit pas sous son règne les concubines avoir une action, si minime fût-elle, dans les conseils de la politique, pas même avoir une influence quelconque dans la répartition des privilèges ou emplois dont disposait le monarque.

En même temps que grandissaient la puissance et la gloire de son mari, Joséphine, si indifférente jadis, finit par devenir amoureuse de Napoléon, et, de plus, elle se mit à être « jalouse à l’excès ».

La première en date qui eut l’honneur de porter ombrage à Joséphine fut, dit Lucien Bonaparte dans ses Mémoires, « Mme Branchu, de l’Opéra, fort laide, mais délicieuse cantatrice ».

L’attention de Napoléon paraît avoir été retenue un peu plus longtemps sur une autre pensionnaire d’un théâtre subventionné : Mlle George, de la Comédie-Française. C’était alors une superbe femme d’une éblouissante beauté. « Mlle George, rapporte Lucien Bonaparte, passait alors pour être richement protégée par le Premier Consul ; il n’affichait point cette protection, mais on en parlait en haut lieu. » « Sa conversation, dit Constant, lui plaisait et l’égayait beaucoup, et je l’ai souvent entendu rire, mais rire à gorge déployée, des anecdotes dont Mlle George savait animer les entretiens qu’elle avait avec lui. »

Napoléon eut moins d’agrément avec la Grassini, chanteuse, qui autrefois à Milan l’avait séduit « par sa beauté théâtrale et plus encore, dit Fouché, par les sublimes accents de sa voix ». L’Empereur la fit venir à Paris. « Ne voulant donner à Joséphine, jalouse à l’excès, aucun sujet d’ombrage, il ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives. Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme altière et passionnée qui s’enflamma vivement pour le célèbre violon Rode, avec lequel, finalement, elle s’enfuit de Paris. »

Cette équipée semble avoir dégoûté, à tout jamais, l’Empereur des femmes de théâtre. Nous n’en retrouvons plus dans les annales galantes du règne.