Si la politique avait donné à Napoléon une nouvelle épouse, il se flattait, lui, de faire la conquête de sa jeune femme. Dans cette intention, il se mit en frais d’inventions romanesques pour plaire à Marie-Louise dès la première rencontre.
Aux yeux des observateurs rigoureux de l’étiquette des cours, ce n’était pas une mince affaire que de régler la première entrevue des deux nouveaux époux. On compulsa tous les ouvrages techniques traitant de la matière, on rechercha les précédents, on réveilla de leur profond sommeil les ordonnances poudreuses qui dormaient dans les archives, puis le prince de Schwarzenberg discuta avec Napoléon, pied à pied, toutes ces questions de formes. Finalement on marqua la place des dignitaires et des troupes ; on stipula qu’entre deux tentes servant de débarcadère, l’une pour l’Empereur, l’autre pour l’Impératrice, serait dressée une troisième tente, et que là aurait lieu la rencontre des nouveaux époux. Sur un carreau, spécialement désigné, Marie-Louise s’arrêterait, s’inclinerait, et Napoléon, après l’avoir relevée, l’embrasserait. Leurs Majestés monteraient ensuite avec les princesses dans un carrosse à six places.
Il est à supposer qu’en élaborant minutieusement avec l’ambassadeur d’Autriche, cette mise en scène du premier baiser, l’Empereur se proposait d’en suivre religieusement le plan. En tête-à-tête avec le diplomate, il n’y avait alors que le souverain respectueux de la dignité des cours ; mais ni son collaborateur ni lui-même ne tenaient compte du simple mortel qui, chez Napoléon, l’emportait toujours dans les questions de sentiment.
Dès que l’Empereur apprit que l’Impératrice était partie de Vitry pour Soissons, le simple mortel, dans son ardeur amoureuse, sans souci de la dignité impériale ni des formalités du protocole, « monta aussitôt dans une calèche avec le roi de Naples, et partit incognito et sans suite. L’Empereur avait déjà fait quinze lieues lorsqu’il rencontra, à Courcelles, le cortège de l’Impératrice. Il s’approcha de la voiture de Sa Majesté sans être reconnu ; mais l’écuyer, qui n’était pas prévenu de ses intentions, ouvrit la portière et baissa le marchepied en criant : L’Empereur !
Napoléon se jeta au cou de Marie-Louise, qui n’était nullement préparée à cette brusque et galante entrevue, et il ordonna sur-le-champ d’aller en toute hâte vers Compiègne, où il arriva à dix heures du soir.
Au galop des chevaux, on défila devant les tentes solennellement érigées et devant les ordonnateurs de l’étiquette des cours qui, ébahis, leurs parchemins entre les doigts, regardaient passer la violation des royales convenances.
On pense bien que l’on avait réglé aussi le point délicat des rapports de l’Empereur et de l’Impératrice, du 28 mars, jour de l’arrivée à Compiègne, jusqu’au 1er avril, date où devait avoir lieu la consécration du mariage civil. Il avait été expressément stipulé que l’Empereur coucherait à l’hôtel de la Chancellerie, et non dans le palais, durant le séjour à Compiègne.
Donc, le 28 mars, à dix heures du soir, après la rencontre de Courcelles, le cortège impérial fit son entrée au palais de Compiègne.
Un souper avait été préparé pour Leurs Majestés et toute la cour dans la galerie de François Ier. Sous le patronage de ce roi galant, on vit Napoléon adresser à sa jeune épouse, fraîche comme une rose, des paroles soulignées par des regards suppliants. Marie-Louise, rougissante, restait muette d’étonnement. Pour vaincre les scrupules de celle qui n’était sa femme que par procuration, l’Empereur fit appel à l’autorité du cardinal Fesch, à qui il dit en présence de l’Impératrice : « N’est-ce pas vrai que nous sommes bien mariés ? — Oui, Sire, d’après les lois civiles », répondit le cardinal, sans se douter des conséquences que l’on voulait tirer de sa réponse… »
Le déjeuner que Napoléon fit servir le lendemain matin dans la chambre de Marie-Louise, par ses femmes, nous dispense d’expliquer comment fut éludée la dernière partie du protocole, et pourquoi les appartements de l’hôtel de la Chancellerie n’abritèrent pas leur auguste locataire…