SILENCE
Entends comme brame
près des acacias,
en avril, la rame
viride du bois!
Dans sa vapeur nette,
vers Phœbé! tu vois
s'agiter la tête
de saints d'autrefois...
Loin des claires meules
des caps, des beaux toits,
ces chers Anciens veulent
ce philtre sournois...
Or, ni fériale
ni astrale! n'est
la brume qu'exhale
ce nocturne effet.
Néanmoins ils restent,
—Sicile, Allemagne,—
dans ce brouillard triste
et blêmi, justement!
LARME
Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Je buvais accroupi dans quelque bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Par un brouillard d'après-midi tiède et vert.
Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert:
Que tirais-je à la gourde de colocase?
Quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer.
Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge.
Puis l'orage changea le ciel, jusqu'au soir.
Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.
L'eau des bois se perdait sur des sables vierges,
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares...
Or! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages,
Dire que je n'ai pas eu souci de boire!
LA RIVIÈRE DE CASSIS
La Rivière de Cassis roule ignorée
En des vaux étranges:
La voix de cent corbeaux raccompagne, vraie
Et bonne voix d'anges:
Avec les grands mouvements des sapinaies
Quand plusieurs vents plongent.
Tout roule avec des mystères révoltants
De campagnes d'anciens temps:
De donjons visités, de parcs importants:
C'est en ces Lords qu'on entend
Les passions mortes des chevaliers errants:
Mais que salubre est le vent!
Que le piéton regarde à ces clairevoies:
Il ira plus courageux.
Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
Chers corbeaux délicieux!
Faites fuir d'ici le paysan matois
Qui trinque d'un moignon vieux.
BONNE PENSÉE DU MATIN
À quatre heures du matin l'été
le sommeil d'amour dure encore
sous les bosquets l'aube évapore
l'odeur du soir fêté
Or là-bas dans l'immense chantier
vers le soleil des Hespérides
en bras de chemise les charpentiers
déjà s'agitent
Dans leur désert de mousse tranquilles
ils préparent les lambris précieux
où la richesse de la ville
rira sous de faux cieux
Ô pour ces ouvriers charmants
sujets d'un roi de Babylone
Vénus! laisse un peu les amants
dont l'âme est en couronne
Ô Reine des Bergers
porte aux travailleurs l'eau de vie
pour que leurs forces soient en paix
en attendant le bain dans la mer à midi.
MICHEL ET CHRISTINE
Zut alors, si le soleil quitte ces bords!
Fuis, clair déluge! Voici l'ombre des routes.
Dans les saules, dans la vieille cour d'honneur,
L'orage d'abord jette ses larges gouttes.
Ô cent agneaux, de l'idylle soldats blonds,
Des aqueducs, des bruyères amaigries,
Fuyez! Plaine, déserts, prairies, horizons
Sont à la toilette rouge de l'orage!
Chien noir, brun pasteur dont le manteau s'engouffre,
Fuyez l'heure des éclairs supérieurs;
Blond troupeau, quand voici nager ombre et soufre,
Tâchez de descendre à des retraits meilleurs.
Mais moi, Seigneur! voici que mon esprit vole
Après les cieux glacés de rouge, sous les
Nuages célestes qui courent et volent
Sur cent Solognes longues comme un railway.
Voilà mille loups, mille graines sauvages
Qu'emporte, non sans aimer les liserons,
Cette religieuse après-midi d'orage
Sur l'Europe ancienne où cent hordes iront!
Après, le clair de lune! Partout la lande,
Rougis et leurs fronts aux cieux noirs, les guerriers
Chevauchent lentement leurs pâles coursiers!
Les cailloux sonnent sous cette fière bande!
—Et verrai-je le bois jaune et le val clair,
L'Épouse aux yeux bleus, l'homme au front rouge, ô Gaule,
Et le blanc Agneau Pascal, à leurs pieds chers,
—Michel et Christine,—et Christ!—fin de l'Idylle.
COMÉDIE DE LA SOIF
I
LES PARENTS
Nous sommes tes Grands Parents,
Les Grands!
Couverts des froides sueurs
De la lune et des verdures.
Nos vins secs avaient du cœur!
Au soleil sans imposturev
Que faut-il à l'homme? boire.

MOI.—Mourir aux fleuves barbares.
Nous sommes tes Grands Parents
Des champs.
L'eau est au fond des osiers:
Vois le courant du fossé
Autour du château mouillé.
Descendons en nos celliers;
Après, le cidre et le lait.
MOI.—Aller où boivent les vaches.
Nous sommes tes Grands Parents;
Tiens, prends
Les liqueurs dans nos armoires.
Le Thé, le Café, si rares,
Frémissent dans les bouilloires.
—Vois les images, les fleurs.
Nous rentrons du cimetière.
MOI.—Ah! tarir toutes les urnes!

II
L'ESPRIT
Éternelles Ondines,
Divisez l'eau fine.
Vénus, sœur de l'azur.
Émeus le flot pur.
Juifs errants de Norwège,
Dites-moi la neige.
Anciens exilés chers,
Dites-moi la mer.
MOI.—Non, plus ces boissons pures,
Ces fleurs d'eau pour verres,
Légendes ni figures
Ne me désaltèrent.
Chansonnier, ta filleule
C'est ma soif si folle,
Hydre intime sans gueules
Qui mine et désole.

III
LES AMIS
Viens, les Vins vont aux plages,
Et les flots par millions!
Vois le Bitter sauvage
Rouler du haut des monts!
Gagnons, pèlerins sages,
L'Absinthe aux verts piliers...
MOI.—Plus ces paysages.
Qu'est l'ivresse, Amis?
J'aime autant, mieux même,
Pourrir dans l'étang,
Sous l'affreuse crème,
Près des bois flottants.

IV
LE PAUVRE SONGE
Peut-être un Soir m'attend
Où je boirai tranquille
En quelque vieille Ville,
Et mourrai plus content:
Puisque je suis patient!
Si mon mal se résigne,
Si jamais j'ai quelque or,
Choisirai-je le Nord
Ou le Pays des Vignes?...
—Ah, songer est indigne,
Puisque c'est pure perte!
Et si je redeviens
Le voyageur ancien,
Jamais l'auberge verte
Ne peut bien m'être ouverte.

V
CONCLUSION
Les pigeons qui tremblent dans la prairie.
Le gibier, qui court et qui voit la nuit,
Les bêtes des eaux, la bête asservie,
Les derniers papillons!... ont soif aussi.
Mais fondre où fond ce nuage sans guide,
—Oh! favorisé de ce qui est frais!
Expirer en ces violettes humides
Dont les aurores chargent ces forêts?

HONTE
Tant que la lame n'aura
Pas coupé cette cervelle,
Ce paquet blanc, vert et gras
À vapeur jamais nouvelle...
(Ah! Lui, devrait couper son
Nez, sa lèvre, ses oreilles,
Son ventre! et faire abandon
De ses jambes! ô merveille!)
Mais, non; vrai, je crois que tant
Que pour sa tête la lame,
Que les cailloux pour son flanc,
Que pour ses boyaux la flamme
N'auront pas agi, l'enfant
Gêneur, la si sotte bête,
Ne doit cesser un instant
De ruser et d'être traître
Comme un chat des Monts-Rocheux,
D'empuantir toutes sphères!
—Qu'à sa mort pourtant, mon Dieu!
S'élève quelque prière...
MÉMOIRE
I
L'eau claire: comme le sel des larmes d'enfance;
l'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes;
la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
sous les murs dont quelque pucelle eut la défense;
l'ébat des anges;—non... le courant d'or en marche
meut ses bras, noirs et lourds et frais surtout, d'herbe. Elle,
sombre, avant le Ciel bleu pour ciel de lit, appelle
pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.
II
Eh! l'humide carreau tend ses bouillons limpides!
l'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes.
Les robes vertes et déteintes des fillettes
font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides.
Plus jaune qu'un louis, pure et chaude paupière,
le souci d'eau—ta foi conjugale, ô l'Épouse!—
au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
au gris ciel de chaleur la Sphère rose et chère.
III
Madame se tient trop debout dans la prairie
prochaine où neigent les fils du travail; l'ombrelle
aux doigts; foulant l'ombelle; trop fière pour elle
des enfants lisant dans la verdure fleurie
leur livre de maroquin rouge! Hélas, Lui, comme
mille anges blancs qui se séparent sur la route,
s'éloigne par delà la montagne! Elle, toute
froide, et noire, court! après le départ de l'homme!
IV
Regrets des bras épais et jeunes d'herbe pure!
Or des lunes d'avril au cœur du saint lit! Joie
des chantiers riverains à l'abandon, en proie
aux soirs d'août qui faisaient germer ces pourritures!
Qu'Elle pleure à présent sous les remparts! l'haleine
des peupliers d'en haut est pour la seule brise.
Puis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise:
un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.
V
Jouet de cet œil d'eau morne, Je n'y puis prendre,
ô canot immobile! oh! bras trop courts! ni l'une
ni l'autre fleur: ni la jaune qui m'importune,
là; ni la bleue, amis, à l'eau couleur de cendre.
Ah! la poudre des saules qu'une aile secoue!
les roses des roseaux dès longtemps dévorées!
Mon canot, toujours fixe; et sa chaîne tirée
au fond de cet œil d'eau sans bords,—à quelle boue?
JEUNE MÉNAGE
La chambre est ouverte au ciel bleu turquin;
Pas de place: des coffrets et des huches!
Dehors le mur est plein d'aristoloches
Où vibrent les gencives des lutins.
Que ce sont bien intrigues de génies,
Cette dépense et ces désordres vains!
C'est la fée africaine qui fournit
La mûre, et les résilles dans les coins.
Plusieurs entrent, marraines mécontentes,
En pans de lumière dans les buffets,
Puis y restent! le ménage s'absente
Peu sérieusement, et rien ne se fait.
Le marié, a le vent qui le floue
Pendant son absence, ici, tout le temps.
Même des esprits des eaux, malfaisants,
Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve.
La nuit, l'amie oh! la lune de miel
Cueillera leur sourire et remplira
De mille bandeaux de cuivre le ciel.
Puis ils auront affaire au malin rat.
—S'il n'arrive pas un feu follet blême,
Comme un coup de fusil, après des vêpres.
—Ô spectres saints et blancs de Bethléem,
Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre!
PATIENCE
D'un été.
Aux branches claires des tilleuls
Meurt un maladif hallali.
Mais des chansons spirituelles
Voltigent partout les groseilles.
Que notre sang rie en nos veines,
Voici s'enchevêtrer les vignes.
Le ciel est joli comme un ange,
Azur et Onde communient.
Je sors! Si un rayon me blesse,
Je succomberai sur la mousse.
Qu'on patiente et qu'on s'ennuie,
C'est si simple!... Fi de ces peines.
Je veux que l'été dramatique
Me lie à son char de fortune.
Que par toi beaucoup, ô Nature,
—Ah moins nul et moins seul! je meure.
Au lieu que les bergers, c'est drôle,
Meurent à peu près par le monde.
Je veux bien que les Saisons m'usent.
À Toi, Nature! je me rends,
Et ma faim et toute ma soif;
Et s'il te plaît, nourris, abreuve.
Rien de rien ne m'illusionne:
C'est rire aux parents qu'au soleil;
Mais moi je ne veux rire à rien
Et libre soit cette infortune.
ÉTERNITÉ
Elle est retrouvée,
Quoi? L'éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.
Âme sentinelle,
Murmurons l'aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.
Des humains suffrages,
Des communs élans,
Donc tu te dégages:
Tu voles selon...
Jamais l'espérance;
Pas d'orietur.
Science avec patience...
Le supplice est sûr.
De votre ardeur seule,
Braises de satin,
Le devoir s'exhale
Sans qu'on dise: enfin.
Elle est retrouvée.
Quoi? L'éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.
CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR
Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah que le temps vienne
Où les cœurs s'éprennent!
Je me suis dit: Laisse,
Et qu'on ne te voie.
Et sans la promesse
De plus hautes joies,
Que rien ne t'arrête,
Auguste retraite.
Ô mille veuvages
De la si pauvre âme
Qui n'a que l'image
De la Notre-Dame:
Est-ce que l'on prie
La Vierge Marie?
J'ai tant fait patience
Qu'à jamais j'oublie.
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.
Ainsi la prairie
À l'oubli livrée;
Grandie et fleurie
D'encens et d'ivraies;
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.
Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah que le temps vienne
Où les cœurs s'éprennent!
BRUXELLES
Juillet, Boulevard du Régent.
Plates-bandes d'amarantes jusqu'à
L'agréable palais de Jupiter.
—Je sais que c'est Toi qui dans ces lierres
Mêles ton Bleu presque de Sahara!
Puis, comme rose et sapin du soleil
Et liane ont ici leurs jeux enclos,
Gage de la petite veuve!...
Quelles
Troupes d'oiseaux, o ia io, ia io!...
—Calmes maisons, anciennes passions!
Kiosque de la Folle par affection.
Après les fesses des rosiers, balcon
Ombreux et très bas de la Juliette.
—La Juliette, ça rappelle l'Henriette,
Charmante station du chemin de fer,
Au cœur d'un mont, comme au fond d'un verger
Où mille diables bleus dansent dans l'air!
Banc vert où chante au paradis d'orage,
Sur la guitare, la blanche Irlandaise.
Puis, de la salle à manger guyanaise,
Bavardage des enfants et des cages.
Fenêtre du duc qui fais que je pense
Au poison des escargots et du buis
Qui dort ici-bas au soleil.
Et puis
C'est trop beau! trop! Gardons notre silence.
* * *
—Boulevard sans mouvement ni commerce,
Muet, tout drame et toute comédie,
Réunion des scènes infinies,
Je te connais et t'admire en silence.
EST-ELLE AIMÉE
Est-elle aimée?... Aux premières heures bleues
Se détruira-t-elle comme les fleurs feues...
Devant la splendide étendue où l'on sente
Souffler la ville énormément florissante!
C'est trop beau! c'est trop beau! mais c'est nécessaire
—Pour la Pêcheuse et la chanson du Corsaire,
Et aussi puisque les derniers masques crurent
Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure!
BONHEUR
Ô saisons, ô châteaux,
Quelle âme est sans défauts?
Ô saisons, ô châteaux,
J'ai fait la magique étude
Du bonheur, que nul n'élude.
Ô vive lui, chaque fois
Que chante le coq gaulois.
Mais je n'aurai plus d'envie,
Il s'est chargé de ma vie.
Ce charme! il prit âme et corps,
Et dispersa tous efforts.
Que comprendre à ma parole?
Il fait qu'elle fuie et vole!
Ô saisons, ô châteaux!
AGE D'OR
Quelqu'une des voix,
—Est-elle angélique!—
Il s'agit de moi,
Vertement s'explique:
Ces mille questions
Qui se ramifient
N'amènent, au fond,
Qu'ivresse et folie.

( Reconnais ce tour

Terque ( Si gai, si facile;

quaterque ( C'est tout onde et flore: