(Cependant, lis et cause avec les doctes; cherche ainsi à mener doucement ta vie; sans quoi, le désir t'agite et te blesse en te laissant toujours pauvre, sans crainte et sans l'espérance des choses médiocrement utiles.)—(Traduction L. de Lisle, Ep. I, 18, vers 96-99.)
17° «Ο βιος εν τη χινησει εστι» (La vie est dans le mouvement), a dit Arislole avec raison: de même que notre vie physique consiste uniquement dans et par un mouvement incessant, de même notre vie intérieure, intellectuelle demande une occupation constante, une occupation avec n'importe quoi, par l'action ou par la pensée; c'est ce que prouve déjà cette manie des gens désœuvrés, et qui ne pensent à rien, de se mettre immédiatement à tambouriner avec leurs doigts ou avec le premier objet venu. C'est que l'agitation est l'essence de notre existence; une inaction complète devient bien vite insupportable, car elle engendre le plus horrible ennui. C'est en réglant cet instinct qu'on peut le satisfaire méthodiquement et avec plus de fruit. L'activité est indispensable au bonheur; il faut que l'homme agisse, fasse quelque chose si cela lui est possible ou apprenne au moins quelque chose; ses forces demandent leur emploi, et lui-même ne demande qu'à leur voir produire un résultat quelconque. Sous ce rapport, sa plus grande satisfaction consiste à faire, à confectionner quelque chose, panier ou livre; mais ce qui donne du bonheur immédiat, c'est de voir jour par jour croître son œuvre sous ses mains et de la voir arriver à sa perfection. Une œuvre d'art, un écrit ou même un simple ouvrage manuel produisent tout cet effet; bien entendu que plus la nature du travail est noble, plus la jouissance est élevée. Les plus heureux à cet égard sont les hommes hautement doués qui se sentent capables de produire les œuvres les plus importantes, les plus vastes et les plus fortement raisonnées. Cela répand sur toute leur existence un intérêt d'ordre supérieur et lui communique un assaisonnement qui fait défaut aux autres; aussi la vie de ceux-ci est-elle insipide auprès de la leur. En effet, pour les hommes éminents, la vie et le monde, à côté de l'intérêt commun, matériel, en ont encore un autre plus élevé, un intérêt formel, en ce qu'ils contiennent l'étoile de leurs œuvres, et c'est à rassembler ces matériaux qu'ils s'occupent activement pendant le cours de leur existence, dès que leur part des misères terrestres leur donne un moment de répit. Leur intellect est aussi, jusqu'à un certain point, double: une partie est pour les affaires ordinaires (objets de la volonté) et ressemble à celui de tout le monde; l'autre est pour la conception purement objective des choses. Ils vivent ainsi d'une vie double, spectateurs et acteurs à la fois, pendant que le reste n'est qu'acteurs. Cependant il faut que tout homme s'occupe à quelque chose, dans la mesure de ses facultés. On peut constater l'influence pernicieuse de l'absence d'activité régulière, d'un travail quel qu'il soit, pendant les voyages d'agrément de longue durée, où de temps en temps on se sent assez malheureux, par la seule raison que, privé de toute occupation réelle, on se trouve pour ainsi dire arraché à son élément naturel. Prendre de la peine et lutter contre les résistances est un besoin pour l'homme, comme de creuser pour la taupe. L'immobilité qu'amènerait la satisfaction complète d'une jouissance permanente lui serait insupportable. Vaincre des obstacles est la plénitude de la jouissance dans l'existence humaine, que ces obstacles soient d'une nature matérielle comme dans l'action et l'exercice, ou d'une nature spirituelle comme dans l'étude et les recherches: c'est la lutte et la victoire qui rendent l'homme heureux. Si l'occasion lui en manque, il se la crée comme il peut: selon que son individualité le comporte, il chassera ou jouera au bilboquet, ou, poussé par le penchant inconscient de sa nature, il suscitera des querelles, ourdira des intrigues, machinera des tromperies ou n'importe quelle autre vilenie, rien que pour mettre un terme à l'état d'immobilité qu'il ne peut supporter. «Difficilis in otio quies» (Le calme est difficile dans l'inaction).
18° Ce ne sont pas les images de la fantaisie mais des notions nettement conçues qu'il faut prendre pour guide de ses travaux. Le contraire arrive le plus souvent. En bien examinant, on trouve que ce qui, dans nos déterminations, vient en dernière instance rendre l'arrêt décisif, ce ne sont pas ordinairement des notions et des jugements, mais c'est une image de la fantaisie qui les représente et s'y substitue. Je ne sais plus dans quel roman de Voltaire ou de Diderot la vertu apparaît toujours au héros placé comme l'Hercule adolescent au carrefour de la vie, sous les traits de son vieux gouverneur tenant de la main gauche sa tabatière, de la droite une prise de tabac et moralisant; le vice, en revanche, sous ceux de la femme de chambre de sa mère. C'est particulièrement pendant la jeunesse que le but de notre bonheur se fixe sous la forme de certaines images qui planent devant nous et qui persistent souvent pendant la moitié, quelquefois même pendant la totalité de la vie. Ce sont là de vrais lutins qui nous harcèlent; à peine atteints, ils s'évanouissent, et l'expérience vient nous apprendre qu'ils ne tiennent rien de ce qu'ils promettaient. De ce genre sont les scènes particulières de la vie domestique, civile, sociale ou rurale, les images de l'habitation et de notre entourage, les insignes honorifiques, les témoignages du respect, etc., etc.; «chaque fou a sa marotte[29];» l'image de la bien-aimée en est une aussi. Il est bien naturel qu'il en soi ainsi; car ce que l'on voit, étant l'immédiat, agit aussi plus immédiatement sur notre volonté que la notion, la pensée abstraite, qui ne donne que le général sans le particulier; or c'est ce dernier qui contient précisément la réalité: la notion ne peut donc agir que médialement sur la volonté. Et cependant il n'y a que la notion qui tienne parole: aussi est-ce un témoignage de culture intellectuelle que de mettre en elle seule toute sa foi. Par moments, le besoin se fera certainement sentir d'expliquer ou de paraphraser au moyen de quelques images, seulement «cum granosalis».
19° La règle précédente rentre dans cette autre maxime plus générale, qu'il faut toujours maîtriser l'impression de tout ce qui est présent et visible. Cela, en regard de la simple pensée, de la connaissance pure, est incomparablement plus énergique, non en vertu de sa matière et de sa valeur, qui sont souvent très insignifiantes, mais en vertu de sa forme, c'est-à-dire de la visibilité et de la présence directe, qui pénètre l'esprit dont elle trouble le repos ou ébranle les desseins. Car ce qui est présent, ce qui est visible, pouvant facilement être embrassé d'un regard, agit toujours d'un seul coup et avec toute sa puissance; par contre, les pensées et les raisons, devant être méditées pièce à pièce, demandent du temps et de la tranquillité et ne peuvent donc être à tout moment et entièrement présentes à l'esprit. C'est pour cela qu'une chose agréable à. laquelle la réflexion nous a fait renoncer nous charme encore par sa vue; de même, une opinion dont nous connaissons cependant l'entière incompétence nous blesse; une offense nous irrite; bien que nous sachions qu'elle ne mérite que le mépris; de même encore, dix raisons contre l'existence d'un danger sont renversées par la fausse apparence de sa présence réelle, etc. Dans toutes ces circonstances, c'est la déraison originelle de notre être qui prévaut. Les femmes sont fréquemment sujettes à de pareilles impressions, et peu d'hommes ont une raison assez prépondérante pour n'avoir pas à souffrir de leurs effets. Lorsque nous ne pouvons pas les maîtriser entièrement par la pensée seule, ce que nous avons de mieux à faire alors est de neutraliser une impression par l'impression contraire: par exemple, l'impression d'une offense par des visites chez les gens qui nous estiment, l'impression d'un danger qui nous menace par la vue réelle des moyens propres à l'écarter. Un Italien, dont Leibnitz nous raconte l'histoire (Nouv. Essais, liv. I, ch. II, § 11), réussit même à résister aux douleurs de la torture: pour cela, par une résolution prise d'avance, il imposa à son imagination de ne pas perdre de vue un seul instant l'image de la potence à laquelle l'aurait fait condamner un aveu; aussi criait-il de temps en temps: «Io ti vedo,» paroles qu'il expliqua plus tard comme se rapportant au gibet. Pour la même raison, quand tous autour de nous sont d'une opinion différente de la nôtre et se conduisent en conséquence, il est très difficile de ne pas se laisser ébranler, quand même on serait convaincu qu'ils sont dans l'erreur. Pour un roi fugitif, poursuivi et voyageant sérieusement incognito, le cérémonial de subordination que son compagnon et confident observera quand ils sont entre quatre yeux doit être un cordial presque indispensable pour que l'infortuné n'arrive pas à douter de sa propre existence.
20° Après avoir fait ressortir, dès le 2e chapitre, la haute valeur de la santé comme condition première et la plus importante de notre bonheur, je veux indiquer ici quelques règles très générales de conduite, pour la fortifier et la conserver.
Pour s'endurcir, il faut, tant qu'on est en bonne santé, soumettre le corps dans son ensemble, comme dans chacune de ses parties, à beaucoup d'effort et de fatigue, et s'habituer à résister à tout ce qui peut l'affecter, quelque rudement que ce soit. Dès qu'il se manifeste, au contraire, un état morbide soit du tout, soit d'une partie, on devra recourir immédiatement au procédé contraire, c'est-à-dire ménager et soigner de toute façon le corps ou sa partie malade: car ce qui est souffrant et affaibli n'est pas susceptible d'endurcissement.
Les muscles se fortifient; les nerfs, au contraire, s'affaiblissent par un fort usage. Il convient donc d'exercer les premiers par tous les efforts convenables et d'épargner au contraire tout effort aux seconds; par conséquent, gardons nos yeux contre toute lumière trop vive, surtout quand elle est réfléchie, contre tout effort pendant le demi-jour, contre la fatigue de regarder longtemps de trop petits objets; préservons nos oreilles également des bruits trop forts, mais surtout évitons à notre cerveau toute contention forcée, trop soutenue ou intempestive; conséquemment, il faut le laisser reposer pendant la digestion, car à ce moment cette même force vitale qui, dans le cerveau, forme les pensées, travaille de tous ses efforts dans l'estomac et les intestins, à préparer le chyme et le chyle; il doit également reposer pendant et après un travail musculaire considérable. Car, pour les nerfs moteurs, comme pour les nerfs sensitifs, les choses se passent de la même manière, et, de même que la douleur ressentie dans un membre lésé a son véritable siège dans le cerveau, de même ce ne sont pas les bras et les jambes qui se meurent et travaillent, mais le cerveau, c'est-à-dire cette portion du cerveau qui, par l'intermédiaire de la moelle allongée et de la moelle épinière, excite les nerfs de ces membres et les fait ainsi se mouvoir. Par suite aussi, la fatigue que nous éprouvons dans les jambes ou les bras a son siège réel dans le cerveau; c'est pourquoi les membres dont le mouvement est soumis à la volonté, c'est-à-dire part du cerveau, sont les seuls qui se fatiguent, tandis que ceux dont le travail est involontaire, comme le cœur, par exemple, sont infatigables. Évidemment alors, c'est nuire au cerveau que d'exiger de lui de l'activité musculaire énergique et de la tension d'esprit, que ce soit simultanément ou même seulement après un trop court intervalle. Ceci n'est nullement en contradiction avec le fait qu'au début d'une promenade, ou en général pendant de courtes marches, on éprouve une activité renforcée de l'esprit; car dans ce dernier cas il n'y a pas encore de fatigue des parties respectives du cerveau, et d'autre part cette légère activité musculaire, en accélérant la respiration, porte le sang artériel, mieux oxygéné aussi, à monter vers le cerveau. Mais il faut surtout donner au cerveau la pleine mesure de sommeil nécessaire à sa réfection, car le sommeil est pour l'ensemble de l'homme ce que le remontage est à la pendule (Voy. Le monde comme Volonté et comme Repr., vol. II). Cette mesure devra être d'autant plus grande que le cerveau sera plus développé et plus actif; cependant l'outrepasser serait un pur gaspillage de temps, car le sommeil perd alors en intensité ce qu'il gagne en extension (Voy. Le monde c. V. et c. R., vol. II)[30]. En général, pénétrons-nous bien de ce fait que notre penser n'est autre chose que la fonction organique du cerveau, et partant se comporte, pour ce qui regarde la fatigue et le repos, d'une manière analogue à celle de toute autre activité organique. Un effort excessif fatigue le cerveau comme il fatigue les yeux. On a dit avec raison: Le cerveau pense comme l'estomac digère. L'idée d'une âme immatérielle, simple, essentiellement et constamment pensante, partant infatigable, qui ne serait là que comme logée en quartier dans le cerveau et n'aurait besoin de rien au monde, a certainement poussé plus d'un homme à une conduite insensée qui a émoussé ses forces intellectuelles; Frédéric le Grand, par exemple, n'a-t-il pas essayé une fois de se déshabituer totalement du sommeil? Les professeurs de philosophie devraient bien ne pas encourager une pareille illusion, nuisible même en pratique, par leur philosophie orthodoxe de vieilles femmes (Katechismusgerechtseynwollende Rocken-Philosophie). Il faut apprendre à considérer les forces intellectuelles comme étant absolument des fonctions physiologiques, afin de savoir les manier, les ménager ou les fatiguer en conséquence; on doit se rappeler que toute souffrance, toute incommodité, tout désordre dans une partie quelconque du corps, affecte l'esprit. Pour bien se pénétrer de cette vérité, il faut lire Cabanis: Des rapports du physique et du moral de l'homme.
C'est pour avoir négligé de suivre ce conseil que bien des grands esprits et bien des grands savants sont tombés, sur leurs vieux jours, dans l'imbécillité, dans l'enfance et jusque dans la folie. Si, par exemple, de célèbres poètes anglais de notre siècle, tels que Walter Scott, Wordsworth, Southey et plusieurs autres, arrivés à la vieillesse et même dès leur soixantaine sont devenus intellectuellement obtus et incapables, même imbéciles, il faut sans doute l'attribuer à ce que, séduits par des honoraires élevés, ils ont tous exercé la littérature comme un métier, en écrivant pour de l'argent. Ce métier entraîne à une fatigue contre nature: quiconque attelle son Pégase au joug et pousse sa Muse du fouet aura à l'expier de la même manière que celui qui a rendu à Vénus un culte forcé. Je soupçonne que Kant lui-même, dans un âge avancé, devenu déjà célèbre, s'est livré à un travail excessif et a provoqué par là cette seconde enfance dans laquelle il a vécu ses quatre dernières années.
Chaque mois de l'année a une influence spéciale et directe, c'est-à-dire indépendante des conditions météorologiques, sur notre santé, sur l'état général de notre corps, et même sur l'état de notre esprit.
III.—Concernant notre conduite envers les autres.