37° Il ne faut jamais prendre modèle sur un autre pour ce qu'on veut faire ou ne pas faire, car les situations, les circonstances, les relations ne sont jamais les mêmes et parce que la différence de caractère donne aussi une tout autre teinte à l'action; c'est pourquoi «duo cum faciunt idem, non est idem» (quand deux hommes font la même chose, ce n'est pas la même chose). Il faut, après mûre réflexion, après méditation sérieuse, agir conformément à son propre caractère. L'originalité est donc indispensable même dans la vie pratique; sans elle, ce qu'on fait ne s'accorde pas avec ce qu'on est.

38° Ne combattez l'opinion de personne; songez que, si l'on voulait dissuader les gens de toutes les absurdités auxquelles ils croient, on n'en aurait pas fini, quand on atteindrait l'âge de Mathusalem.

Abstenons-nous aussi, dans la conversation, de toute observation critique, fût-elle faite dans la meilleure intention, car blesser les gens est facile, les corriger difficile, sinon impossible.

Quand les absurdités d'une conversation que nous sommes dans le cas d'écouter commencent à nous mettre en colère, il faut nous imaginer que nous assistons à une scène de comédie entre deux fous: «Probatum est.» L'homme né pour instruire le monde sur les sujets les plus importants et les plus sérieux peut parler de sa chance quand il s'en tire sain et sauf.

39° Celui qui veut que son opinion trouve crédit doit l'énoncer froidement et sans passion. Car tout emportement procède de la volonté; c'est donc à celle-ci et non à la connaissance, qui est froide de sa nature, que l'on attribuerait le jugement émis. En effet, la volonté étant le principe radical dans l'homme, et la connaissance n'étant que secondaire et venue accessoirement, on considérera plutôt le jugement comme né de la volonté excitée que l'excitation de la volonté comme produite par le jugement.

40° Il ne faut pas se laisser aller à se louer soi-même, alors même qu'on en aurait tout le droit. Car la vanité est chose si commune, le mérite au contraire si rare, que toutes les fois que nous semblons nous louer, quelque indirectement que ce soit, chacun pariera cent contre un que ce qui a parlé par notre bouche c'est la vanité, parce qu'elle n'a pas assez de raison pour comprendre le ridicule de la vanterie. Néanmoins, Bacon de Verulam pourrait bien n'avoir pas tout à fait tort quand il prétend que le «semper aliquid hæret» (il en reste toujours quelque chose) n'est pas vrai uniquement de la calomnie, mais aussi de la louange de soi-même, et quand il la recommande à doses modérées[38].

41° Quand vous soupçonnez quelqu'un de mentir, feignez la crédulité; alors il devient effronté, ment plus fort, et on le démasque. Si vous remarquez au contraire qu'une vérité qu'il voudrait dissimuler lui échappe en partie, faites l'incrédule, afin que, provoqué par la contradiction, il fasse avancer toute la réserve.

42° Considérons toutes nos affaires personnelles comme des secrets; au delà de ce que les bonnes connaissances voient de leurs propres yeux, il faut leur rester entièrement inconnu. Car ce qu'elles sauraient touchant les choses les plus innocentes peut, en temps et lieu, nous être funeste. En général, il vaut mieux manifester sa raison par tout ce que l'on tait que par ce qu'on dit. Effet de prudence dans le premier cas, de vanité dans le second. Les occasions de se taire et celles de parler se présentent en nombre égal, mais nous préférons souvent la fugitive satisfaction que procurent les dernières au profit durable que nous tirons des premières. On devrait se refuser jusqu'à ce soulagement de cœur que l'on éprouve à se parler parfois à haute voix à soi-même, ce qui arrive facilement aux personnes vives, pour n'en pas prendre l'habitude; car, par là, la pensée devient à tel point l'âme et la sœur de la parole, qu'insensiblement nous arrivons à parler aussi avec les autres comme si nous pensions tout haut; et cependant la prudence commande d'entretenir un large fossé toujours ouvert entre la pensée et la parole.

Il nous semble parfois que les autres ne peuvent absolument pas croire à une chose qui nous concerne, tandis qu'ils ne songent nullement à en douter; s'il nous arrive cependant d'éveiller ce doute en eux, alors en effet ils ne pourront plus y ajouter foi. Mais nous ne nous trahissons uniquement que dans l'idée qu'il est impossible qu'on ne le remarque pas; c'est ainsi aussi que nous nous précipitons en bas d'une hauteur par l'effet d'un vertige, c'est-à-dire de cette pensée qu'il n'est pas possible de rester solidement à cette place et que l'angoisse d'y rester est si poignante qu'il vaut mieux l'abréger: cette illusion s'appelle vertige.

D'autre part, il faut savoir que les gens, même ceux qui ne trahissent d'ailleurs qu'une médiocre perspicacité, sont d'excellents algébristes quand il s'agit des affaires personnelles des autres; dans ces matières, une seule quantité étant donnée, ils résolvent les problèmes les plus compliqués. Si, par exemple, on leur raconte une histoire passée en supprimant tous les noms et toutes les autres indications sur les personnes, il faut se garder d'introduire dans la narration le moindre détail positif et spécial, tel que la localité, ou la date, ou le nom d'un personnage secondaire, ou quoi que ce soit qui aurait avec l'affaire la connexion la plus éloignée, car ils y trouvent aussitôt une grandeur donnée positivement, à l'aide de laquelle leur perspicacité algébrique déduit tout le reste. L'exaltation de la curiosité est telle dans ces cas, qu'avec son secours la volonté met les éperons aux flancs de l'intellect, qui, poussé de la sorte, arrive aux résultats les plus lointains. Car, autant les hommes ont peu d'aptitude et de curiosité pour les vérités générales, autant ils sont avides des vérités individuelles.