Le 31. — Traversé la montagne par un affreux chemin et gagné Beg de Rieux (Bédarieux), qui partage avec Carcassonne la fabrication des londrins pour le commerce du Levant. — Grands espaces incultes jusqu'à Béziers. J'ai rencontré aujourd'hui dans un marchand français de bonne mine, un exemple d'ignorance qui m'a surpris. Il m'avait harassé par une foule de questions saugrenues, et me demandait, pour la troisième ou quatrième fois, de quel pays j'étais. Je lui dis que j'étais Chinois. — Combien y a-t-il d'ici? Deux cents lieues, répliquai-je. Deux cents lieues! Diable! C'est un grand chemin! — L'autre jour un Français me demanda, après que je lui eus dit que j'étais Anglais, si nous avions des arbres dans mon pays. — Quelquefois, lui répondis-je. — Et des rivières? — Oh! Pas du tout. — Ah! Ma foi, c'est bien triste.[5] Cette ignorance incroyable, quand on la compare aux lumières si universellement répandues en Angleterre, doit être attribuée, comme tout le reste, au gouvernement. — 40 milles.
1er août. — Quitté Béziers pour me rendre à Capestang, par la montagne Percée. Traversé plusieurs fois le canal de Languedoc et de grands terrains incultes avant d'arriver à Pléraville. On voit les Pyrénées en plein sur la gauche, et leurs derniers contreforts ne sont qu'à quelques lieues. À Carcassonne, on me mena voir une fontaine d'eau bourbeuse et la porte des Casernes; mais je fus plus satisfait de quelques grandes maisons de manufacturiers, qui marquaient de la richesse. — 40 milles.
Le 2. — Faujours (Fargeaux), couvent considérable, avec une longue ligne de bâtiments très élevés.
Le 3. — À Mirepoix, on bâtit un pont magnifique à sept arches plates, chacune de 64 pieds d'ouverture, qui coûtera 1, 8000 000 livres (78 758 l. st.). Voilà douze ans qu'on y travaille; il en faudra encore bien deux pour le finir. Le temps, depuis quelques jours, a été aussi beau que possible, mais très chaud; aujourd'hui, la chaleur était si désagréable, que je me suis reposé à Mirepoix depuis midi jusqu'à trois heures; il faisait un soleil si brûlant, qu'il m'en coûta beaucoup de faire un demi- quart de mille pour voir le pont. Des myriades de mouches me dévoraient, et je pouvais à peine supporter un peu de clarté dans ma chambre. Le cheval me fatiguant, je cherchai un véhicule quelconque pour ces grandes chaleurs, c'est ce que j'avais fait à Carcassonne; mais on ne put m'en procurer d'aucune sorte. En se rappelant que Carcassonne est une des villes manufacturières les plus considérables de France, comptant 15 000 âmes, que Mirepoix est loin d'être sans importance, et que cependant on n'y peut trouver de voiture d'aucune espèce, combien un Anglais doit s'estimer heureux des facilités de tout genre, universellement répandues dans son pays, où je ne crois pas qu'il y ait une ville de 1 500 âmes dans laquelle on ne puisse avoir, en un moment, une chaise de poste et de bons chevaux. Quel contraste! Ceci confirme le fait déduit du peu de mouvement sur les routes près de Paris. La circulation est presque nulle en France. La chaleur était telle que je quittai Mirepoix presque malade: c'est de beaucoup le jour le plus chaud que j'aie éprouvé. L'air paraissait enflammé des rayons ardents qui rendaient impossible de diriger les regards même à bien des degrés de distance de l'orbe radieux flamboyant alors dans les cieux. Traversé un autre beau pont de trois arches; puis, une contrée boisée, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Vignes nombreuses autour de Pamiers, qui est situé au centre d'une belle vallée, sur le bord d'une jolie rivière. La ville elle-même est remarquablement laide et mal bâtie; et quelle auberge! Adieu, monsieur Gascit; si le sort m'en départ encore une comme la vôtre, que cela me soit compté en rémission de mes péchés! — 28 milles.
Le 4. — Un peu après, au sortir d'Amons (du Mas d'Azil), on a le spectacle extraordinaire d'une rivière sortant d'une caverne; au revers de la montagne, on voit l'autre caverne par où elle entre; la montagne est percée. Dans beaucoup de pays, il y a de ces exemples de rivières souterraines. À St-Géronds (St-Girons), descendu à la Croix-Blanche, le plus exécrable réceptacle de saleté, de vermine, d'impudence et de vol qui ait jamais exercé la patience ou blessé les sentiments d'un voyageur! Là préside une sorcière décrépite, le démon de la brutalité. Je me couchai (je ne dis pas que j'aie dormi) dans une chambre au-dessus de l'écurie, dont les vapeurs étaient les moins désagréables des parfums qu'exhalait ce hideux bouge. On ne put me servir que deux oeufs gâtés, pour lesquels seulement je dus payer vingt sous. L'Espagne ne m'a rien présenté qui égalât ce cloaque, dont un porc anglais se détournerait avec horreur. Mais toutes les auberges depuis Nîmes sont misérables, excepté celles de Lodève, de Ganges, de Carcassonne et de Mirepoix. Saint-Géronds paraît avoir de 4 à 5 000 âmes. Pamiers en contient près du double. Quelle peut être, entre ces centres de population et d'autres, la circulation, encouragée par de semblables auberges? Certains écrivains ont regardé de telles remarques comme dictées purement par la vivacité des voyageurs; cela montre leur ignorance. Il y a une donnée politique dans ces petites observations. Nous ne pouvons demander que tous les registres de France soient ouverts pour trouver quelle est la circulation dans ce royaume; le politique doit donc le préjuger de choses à sa portée et parmi celles-ci, la circulation sur les grandes routes, et la disposition des maisons établies pour la réception des voyageurs nous disent et le nombre et la qualité de ces voyageurs. J'entends les gens du pays, que les affaires ou les plaisirs appellent hors de chez eux; car, s'ils ne sont pas assez nombreux pour entretenir de bonnes auberges, ce ne seront certes pas ceux qui viennent de loin qui le feront: on le voit par la détestable hospitalité offerte même sur le grand chemin de Londres à Rome. Au contraire, allez en Angleterre, dans des villes de 1 500, 2 000 ou 3 000 habitants, tout à fait en dehors de la circulation comme moyen de ressource, et n'ayant à attendre presque aucun voyageur, vous y trouverez cependant des auberges bien tenues par du monde propre et convenable, de bons meubles, une civilité cordiale; si vos sens ne sont pas flattés, au moins ne seront-ils blessés par rien; et, si vous demandez une chaise de poste et un couple de bons chevaux, ce qui ne coûte pas moins de 80 liv. st., vous l'aurez à votre disposition pour vous mener où bon vous semblera, malgré la lourde taxe qui les grève. N'y a-t-il pas des conclusions politiques à tirer de ce contraste? Cela prouve qu'il y a assez de communications entre les villes anglaises pour soutenir de telles maisons. Les clubs des habitants, les visites de leurs amis et de leurs parents, les parties de plaisir, les marchés, les rapports avec la capitale et les autres centres, forment les bonnes auberges; et quand elles n'existent pas dans un pays, c'est qu'il n'a pas le même mouvement, ou que ce mouvement entraîne moins de richesse, moins de consommation, moins de bien-être. Dans cette tournée en Languedoc, j'ai traversé un nombre incroyable de magnifiques ponts et de superbes chaussées. Cela ne prouve que l'absurdité et l'oppression du gouvernement. Des ponts de 70 à 80 000 l. s., et d'immenses chaussées pour réunir des villes sans auberges autres que celles décrites ci-dessus, paraît une grande erreur. Cela n'est pas à l'usage seul des habitants, le quart seul leur suffirait; c'est donc un faste que l'on déploie aux yeux des voyageurs. Mais quel voyageur, au milieu de la saleté d'un cabaret, blessé par tous les sens, ne condamnera une aussi vaine folie, et ne souhaitera moins d'apparente splendeur et plus de bien-être réel. — 30 milles.
Le 5. — Jusqu'à Saint-Martory, suite d'enclos bien cultivés. — Depuis plus de cent milles, les femmes vont sans souliers, même dans les villes; à la campagne, beaucoup d'hommes font de même.
La chaleur, hier et aujourd'hui, est aussi intense qu'auparavant; il est hors de propos de chercher à voir clair dans les appartements; tout doit être clos, ou il n'y en a pas d'assez frais; en passant d'une chambre éclairée dans une autre, noire, quoique toutes deux au nord, on éprouve une fraîcheur bien différente; mais aller de là sur une terrasse couverte, c'est comme si on entrait dans un four. On m'a conseillé, aujourd'hui, de ne pas bouger avant quatre heures. De dix heures du matin à cinq heures de l'après-midi, la chaleur rend tout exercice pénible, et les mouches sont une vraie plaie d'Égypte. Plutôt le froid et les brouillards de l'Angleterre qu'une telle chaleur, si elle devait durer! Les gens du pays me disent que cette intensité a atteint son terme ordinaire, quatre ou cinq jours, et que même, dans les mois les plus brûlants, il fait beaucoup plus frais qu'à présent. Pendant deux cent cinquante milles, je n'ai rencontré que deux cabriolets et trois misérables choses semblables à notre vieille chaise de poste anglaise à un cheval; pas un gentilhomme; beaucoup de négociants, comme ils s'appellent, avec deux ou trois porte-manteaux en croupe: rareté de voyageurs surprenante! — 28 milles.
Le 6. — Rejoint mes amis à Bagnères-de-Luchon, très aise de me reposer un peu au sein de ces fraîches montagnes, après une si brûlante tournée.
Le 10. — Notre société n'étant pas encore prête à retourner à Paris, je résolus d'employer les dix ou douze jours qui restaient à visiter Bagnères-de-Bigorre et Bayonne, et de revenir rejoindre mes compagnons à Auch sur le chemin de Bordeaux. Cela conclu, je montai ma jument anglaise et pris un dernier congé de Bagnères-de- Luchon. — 28 milles.
Le 11. — Paré près d'un couvent de Bernardins, dont le revenu est de 30 000 livres; il est situé, dans un vallon qu'arrose un charmant ruisseau aux eaux cristallines; des hauteurs, boisées de chênes, l'abritent en arrière. — Arrivé à Bagnères, qui contient peu de choses remarquables, mais que l'on fréquente beaucoup à cause de ses eaux. Visité la vallée de Campan, dont j'avais entendu faire de grands récits, et qui a cependant surpassé mon attente. Elle diffère entièrement de celles que j'ai vues dans les Pyrénées ou en Catalogne. Les traits en sont autrement disposés. En général, les pentes cultivées des montagnes sont divisées en enclos; ici, elles restent ouvertes. La vallée elle-même est une nappe unie de cultures et de prairies arrosées, parsemée de nombreux villages et de maisons isolées. Les montagnes de l'est sont sauvages, escarpées, rocheuses, et ne nourrissent que des moutons et des chèvres. Elles forment le trait le plus saillant de ce tableau par leur contraste frappant avec celles de l'ouest qui déploient une admirable succession de moissons et de verdure, sans haies ni fossés, coupée seulement par les lignes de division des propriétés et les canaux, amenant aux basses région, les eaux des sommets; leurs pentes offrent l'aspect de la plus riche et la plus luxuriante végétation. Çà et là s'éparpillent quelques bouquets de bois que le hasard a groupés avec un merveilleux bonheur pour jeter de la variété. La saison, en mélangeant l'or des blés mûrs avec le vert des prairies, colorait vivement ce paysage, qui est en somme, pour les formes et les teintes, le plus exquis dont nos yeux se soient récréés. — Pris le chemin de Lourdes; on y tient garnison dans un château bâti sur le roc, rien que pour garder les prisonniers d'État envoyés ici par lettres de cachet. On en connaît sept ou huit qui y sont; il y en a eu jusqu'à trente à la fois, arrachés par la main impitoyable d'une jalouse tyrannie, du sein des douceurs de la famille, enlevés à leurs femmes, à leurs enfants, à leurs amis, et condamnés pour des crimes ignorés d'eux, peut-être pour leurs vertus, à languir dans ce séjour de douleur et à y mourir de désespoir! O liberté! Liberté! Et ce gouvernement est encore, après le nôtre, le plus doux de ceux d'Europe. Les décrets de la Providence semblent avoir permis à la race humaine d'exister, sous condition de servir de proie aux tyrans, comme elle a fait les pigeons pour les vautours. — 35 milles.