Le 10. — Voilà certainement le plus singulier endroit où je me sois trouvé. On a coupé le roc perpendiculairement pour faire place au château. La cuisine, qui est très grande, de vastes caves, d'immenses celliers (magnifiquement remplis, par parenthèse) et des offices sont taillés dans le roc vif, et n'ont en brique que la façade; le château est large et contient 38 pièces. La duchesse actuelle a ajouté un beau salon de 48 pieds de long, bien proportionné, avec quatre belles tapisseries des Gobelins, et aussi une bibliothèque bien garnie. On me montra l'encrier du fameux Louvois, ministre de Louis XIV, en m'assurant que c'était celui dont s'était servi le roi pour signer la révocation de l'édit de Nantes, et je suppose aussi, l'ordre pour Turenne d'incendier le Palatinat. Ce marquis de Louvois était grand-père des deux duchesses d'Anville et d'Estissac, dont toute la fortune leur est revenue, ainsi que celle de leur propre famille, branche de la maison de Larochefoucauld, d'où elles tirent, je le pense, leur caractère qui n'a rien de celui des Louvois. L'appartement principal communique par une terrasse avec des sentiers qui serpentent le long de la montagne. Comme dans tous les châteaux français, il y a une petite ville et un grand potager, qu'il faudrait enlever pour le mettre d'accord avec nos idées anglaises. Bissy est de même; chez le duc de Penthièvre il y a devant la maison une pente douce avec un ruisseau dont on pourrait se servir pour créer une pelouse; ici, exactement à la même place, s'étend un immense potager avec assez de murs pour une forteresse. Les pauvres se creusent, comme en Touraine, des maisons dans la craie, qui ont une apparence singulière: il y a deux rues, l'une au-dessus de l'autre; on dit ces demeures saines, chaudes en hiver, fraîches en été; d'autres pensent, au contraire, que la santé des habitants en souffre. Le duc eut la bonté d'ordonner au régisseur de me renseigner sur l'agriculture du pays, et de voir tout le monde qu'il faudrait pour éclaircir tous les doutes. Chez un noble de mon pays on eût, à cause de moi, invité à dîner trois ou quatre fermiers, qui se seraient assis à table à côté de dames du premier rang. Je n'exagère pas en disant que cela m'est arrivé cent fois dans les premières maisons du Royaume-Uni. C'est cependant une chose que, dans l'état actuel des moeurs en France, on ne verrait pas de Calais à Bayonne, excepté par hasard chez quelque grand seigneur ayant beaucoup voyagé en Angleterre[19], et encore à condition qu'on le demandât. La noblesse française n'a pas plus l'idée de se livrer à l'agriculture, ou d'en faire un objet de conversation, excepté en théorie, comme on parlerait d'un métier ou d'un engin de marine, que de toute autre chose contraire à ses habitudes, à ses occupations journalières. Je ne la blâme pas tant de cette négligence que ce troupeau d'écrivains absurdes et visionnaires qui, de leurs greniers dans la ville, ont, avec une impudence incroyable, assez inondé la France de satires et de théories, pour dégoûter et ruiner toute la noblesse du royaume.

Le 12. — Quitté avec regrets une société où j'avais tant de raisons de me plaire. — 35 milles.

Le 13 — Même pays jusqu'à Rouen. La première apparition de cette ville est soudaine et frappante; mais la route, faisant un zigzag pour descendre plus doucement la côte, présente à l'un de ces coudes la plus belle vue de ville que j'aie jamais contemplée. La cité avec ses églises, ses couvents et sa cathédrale, qui s'élève fièrement au milieu, remplit la vallée. Le fleuve présente une belle nappe, traversée par un pont, avant de se diviser en deux bras qui enceignent une grande île couverte de bois; le reste du paysage, parsemé de verdure, de champs cultivés, de jardins et d'habitations, achève ce tableau en parfaite harmonie avec la grande cité qui en forme l'objet principal. Visité M. d'Ambournay, secrétaire de la Société d'agriculture, absent alors de mon premier passage; nous eûmes un entretien très intéressant sur l'agriculture et les moyens de l'encourager. J'appris, de cet ingénieux savant, que sa méthode de l'emploi de la garance verte, qui fit il y a quelques années tant de bruit dans le monde agricole, n'est à présent nulle part en pratique; ce n'est pas qu'il ne persiste à la croire bonne. Le soir, à la comédie, mademoiselle Crétal, de Paris jouait Nina: c'est la plus grande fête que m'ait donnée le théâtre en France. Elle s'en acquitta avec une expression inimitable, et une tendresse, et une naïveté, et une élégance qui s'emparaient de tous les sentiments du coeur, contre lesquels la pièce a été écrite. Sa physionomie est aussi gracieuse que sa figure est belle; dans son jeu rien n'est de trop, elle suit en tout la simplicité de la nature. La salle était comble; des guirlandes de fleurs et de lauriers jonchèrent le théâtre; ses camarades la couronnèrent; mais elle, elle retirait modestement de sa tête chaque couronne que l'on essayait d'y placer. — 20 milles.

Le 14. — Pris la route de Dieppe. Vallée couverte de prairies bien irriguées; on fait les foins. Couché à Tôtes. 7 milles et demi.

Le 15. — Dieppe. J'ai eu le bonheur de trouver le paquebot prêt à mettre à la voile. Je suis monté à bord avec ma pauvre compagne aveugle dont le pied est si sûr. Je ne la remonterai probablement jamais; cependant tous mes sentiments répugnaient à ce que je la vende en France. Sans y voir elle m'a porté en toute sécurité pendant plus de 1500 milles; pour le reste de sa vie elle ne connaîtra d'autre maître que moi; si je le pouvais, ce voyage serait son dernier travail; mais j'en suis sûr, elle labourera encore de bon coeur pour moi à la ferme.

Le débarquement dans la jolie petite ville neuve de Brighthelmstone (Brighton) fait un plus grand contraste avec Dieppe, qui est vieux et sale, qu'il n'y a entre Douvres et Calai; à l'auberge du Château, je me suis cru un instant dans le pays des fées; mais l'enchantement se fit payer cher. Passé la journée suivante chez lord Sheffield, où je ne vais de fois sans en remporter autant de plaisir que d'instruction. J'aurais voulu profiter un peu du cercle du soir à la bibliothèque; mais quelques mots, dits au hasard dans la conversation, se joignant à mon manque de lettres en France, je me mis en tête qu'un de mes enfants était mort pendant mon absence; je partis à la hâte le lendemain matin pour Londres, où j'eus le plaisir de voir le peu de fondement de mes alarmes; on m'avait écrit, mais rien ne m'était arrivé. — Bradfield. — 202 milles. ANNÉE 1789

Mes deux précédents voyages m'avaient fait traverser la moitié ouest de la France dans toutes les directions, et les renseignements reçus en les accomplissant m'avaient donné autant de connaissance des méthodes générales de culture, du sol, de son aménagement, de ses productions, qu'on pouvait en avoir sans pénétrer dans chaque localité, sans vivre longtemps dans différents endroits, manière d'examiner qui, pour un royaume comme la France, demanderait plusieurs générations, et non plusieurs années. Il me restait à visiter l'Est. Le grand espace formé par le triangle dont Paris, Strasbourg et Moulins sont les sommets, et la région montagneuse au sud-est de cette dernière ville, me présentaient sur la carte un vide qu'il fallait combler avant d'avoir de ce royaume une idée telle que je me l'étais proposée. Je me déterminai à ce troisième voyage afin d'accomplir mon dessein; plus j'y réfléchissais, plus il me paraissait important; moins aussi il me semblait avoir de chance d'être exécuté par ceux que leur position mettait mieux à même que moi d'achever l'entreprise. La réunion des états généraux de France qui s'approchait me pressait aussi de ne pas perdre de temps; car selon toutes les probabilités humaines, cette assemblée doit marquer l'ère d'une nouvelle constitution qui produira de nouveaux effets, suivis, selon que j'en juge, d'une nouvelle agriculture; et tout homme avide d'une science politique réelle aurait à regretter de ne pas connaître le pays où se montrait sur son déclin ce soleil royal dont nous avions presque vu l'aurore. Les événements d'un siècle et demi, en comptant le règne éclatant de Louis XIV, rendront à jamais intéressantes pour l'humanité les origines de la puissance française, surtout afin de connaître sa situation avant l'établissement d'un gouvernement meilleur; car il n'y aura pas peu d'intérêt à comparer les effets du nouveau système et ceux de l'ancien.

Le 2 juin. — Londres. Le soir, représentation de la Generosita d'Alessandro de Tarchi; il signor Marchesi y déploya sa puissance et chanta un duo qui, pour quelques moments, me fit oublier tous les moutons et les porcs de Bradfield. Je fus cependant plus charmé ensuite en soupant chez mon ami le docteur Burney, où je rencontrai miss Burney. Qu'il est rare de voir à la fois deux personnes auxquelles un grand renom n'enlève rien de leur amabilité privée: combien en voyons-nous, de gens célèbres, avec qui nous n'aurions jamais le désir de vivre. Parlez-moi seulement de ceux qui, à de grands talents, joignent des qualités qui nous fassent souhaiter de rester avec eux portes closes.

Le 3. — Je n'entends bruire à mon oreille que les récits de la fête donnée hier par l'ambassadeur d'Espagne. La plus belle fête du temps présent est celle que dix millions d'hommes se donnent à eux-mêmes.

La fête de la raison et le trop-plein de l'âme, le vif sentiment de coeurs que la reconnaissance fait battre pour le danger commun auquel on a échappé et l'espérance avide de la continuation d'un bonheur commun. Rencontré le comte de Berchtold chez M. Songa; c'est un homme plein de bon sens et de vues profondes. Pourquoi l'empereur ne le rappelle-t-il pas pour en faire son premier ministre? Le monde ne sera jamais bien gouverné tant que les rois ne connaîtront pas leurs sujets.