Après une rapide excursion avec mon ami, M. Lazowski, pour voir beaucoup de choses, trop à la hâte pour en avoir quelque idée exacte, j'ai passé la soirée chez son frère, où j'ai eu le plaisir de rencontrer M. de Boussonet, secrétaire de la Société royale d'agriculture, et M. Desmarets, tous deux de l'Académie des sciences. Comme M. Lazowski connaît bien les manufactures de France, dans l'administration desquelles il occupe un poste important, et comme ces autres messieurs se sont beaucoup occupés d'agriculture, la conversation ne fut pas peu instructive, et je regrettai que l'obligation de quitter Paris de bonne heure ne me laissât pas l'espérance de retrouver une chose aussi agréable pour moi que la compagnie d'hommes dont la conversation montrait la connaissance des intérêts nationaux. Au sortir de là, je partis en poste, avec le comte Alexandre de Larochefoucauld, pour Versailles. afin d'assister à la fête du jour suivant (Pentecôte). Couché à l'hôtel du duc de Liancourt.

Déjeuné avec lui, dans ses appartements, au palais, privilège qu'il tient de sa charge de grand maître de la garde-robe, une des principales de la cour de France. Là, je le trouvai au milieu d'un cercle de gentils-hommes, entre autres le duc de Larochefoucauld, célèbre par son goût pour l'histoire naturelle; je lui fus présenté, car il se rend à Bagnères-de-Luchon, où j'aurai l'honneur d'être de sa compagnie.

La cérémonie du jour était causée par le cordon bleu dont le roi devait donner l'investiture au duc de Berri, fils du comte d'Artois. La chapelle de la reine y chanta, mais l'effet fut bien mince. Pendant le service, le roi était assis entre ses deux frères, et semblait, par sa tenue et son inattention, regretter de n'être pas à la chasse. Il eût tout aussi bien fait que de s'entendre prêter un serment féodal, ou quelque autre sottise de ce genre, par un enfant de dix ans. À la vue de tant de pompeuses vanités, j'imaginai que c'était là le Dauphin, et m'en informai d'une dame fort à la mode, assise près de moi, ce qui la fit me rire au nez, comme si j'avais été coupable de la bêtise la plus signalée; rien ne pouvait être plus offensant; car ses efforts pour se retenir ne marquaient que mieux l'expression de son visage. Je m'adressai à M. de Larochefoucauld afin de savoir quelle grosse absurdité m'était échappée à mon insu; c'était de croirez-vous? Parce que le Dauphin, comme tout le monde le sait en France, reçoit le cordon bleu en naissant.

Était-il si impardonnable à un étranger d'ignorer une chose d'autant d'importance dans l'histoire du pays que la bavette bleue donnée à un marmot au lieu d'une bavette blanche?

Après cette cérémonie, le roi et les chevaliers se dirigèrent en procession vers un petit appartement où le roi dîna; ils saluèrent la reine en passant. Il parut y avoir plus d'aisance et de familiarité que d'apparat dans cette partie de la cérémonie; Sa Majesté qui, par parenthèse, est la plus belle femme que j'aie vue aujourd'hui, reçut ces hommages de façons diverses. Elle souriait aux uns, parlait aux autres, certaines personnes semblaient avoir l'honneur d'être plus dans son intimité. Elle répondait froidement à ceux-ci, tenait ceux-là à distance. Elle se montra respectueuse et bienveillante pour le brave Suffren. Le dîner du roi en public a plus de singularité que de magnificence. La reine s'assit devant un couvert, mais ne mangea rien, elle causait avec le duc d'Orléans et le duc de Liancourt qui se tenait derrière sa chaise. C'eût été pour moi un très mauvais repas, et si j'étais souverain, je balayerais les trois quarts de ces formalités absurdes. Si les rois ne dînent pas comme leurs sujets, ils perdent beaucoup des plaisirs de la vie; leur situation est assez faite pour leur en enlever la plus grande partie; le reste, ils le perdent par les cérémonies vides de sens auxquelles ils se soumettent. La seule façon confortable et amusante de dîner serait d'avoir une table de dix à douze couverts, entourée de gens qui leur plairaient; les voyageurs nous disent que telle était l'habitude du feu roi de Prusse.

Il connaissait trop bien le prix de la vie pour la sacrifier à de vaines formes ou à une réserve monastique.

Le palais de Versailles, dont les récits qu'on m'avait Ils avaient excité en moi la plus grande attente, n'est pas le moins du monde frappant. Je l'ai vu sans émotion; l'impression qu'il m'a laissée est nulle. Qu'y a-t-il qui puisse compenser le manque d'unité? De quelque point qu'on le voie, ce n'est qu'un assemblage de bâtiments, un beau quartier pour une ville, non pas un bel édifice, reproche qui s'étend à la façade donnant sur le parc, quoiqu'elle soit de beaucoup la plus remarquable. La grande galerie est la plus belle que je connaisse, les autres salles ne sont rien; on sait, du reste, que les statues et les peintures forment une magnifique collection. Tout le palais, hors la chapelle, semble ouvert à tout le monde; la foule incroyable, au travers de laquelle nous nous frayâmes un chemin pour voir la procession, était composée de toutes sortes de personnes, quelques-unes assez mal vêtues, d'où je conclus qu'on ne repoussait qui que ce soit aux portes. Mais à l'entrée de l'appartement où dînait le roi, les officiers firent des distinctions, et ne permirent pas à tous de s'introduire pêle- mêle.

Les voyageurs, même de ces derniers temps, parlent beaucoup de l'intérêt remarquable que prennent les Français à ce qui concerne leurs rois, montrant par la vivacité de leur attention non seulement de la curiosité, mais de l'amour. Où, comment et chez qui l'ont-ils découvert? C'est ce que j'ignore. — Il doit y avoir de l'inexactitude, ou bien le peuple a changé, dans ce peu d'années, au delà de ce qu'on peut croire.

Dîné à Paris; le soir, la duchesse de Liancourt, qui paraît être la meilleure des femmes, m'a mené à l'Opéra, à Saint-Cloud, où nous avons aussi visité le palais que la reine fait bâtir; il est grand, mais je trouve beaucoup à redire dans la façade. — 20 milles.

Le 28. — Ma jument étant assez remise pour supporter le voyage, point essentiel pour un aussi pauvre écuyer que moi, j'ai quitté Paris avec le comte de Larochefoucauld et mon ami Lazowski, et me suis mis en chemin pour traverser tout le royaume jusqu'aux Pyrénées. La route d'Orléans est une des plus importantes de celles qui partent de Paris; j'espérais, en conséquence, que ma précédente impression du peu d'animation des environs de cette ville serait effacée; elle s'est au contraire confirmée: c'est un désert, comparé aux approches de Londres.