Voici le moment de regarder le dessin de Devéria placé en tête de ce volume. Il représente Musset aux environs de la vingtième année, dans un costume de page qui lui plaisait et qu'il a porté plusieurs fois. A sa taille svelte, à son visage imberbe et jeunet, on lui donnerait moins que son âge. Il a sous le pourpoint et le maillot la grâce hautaine que Clouet prêtait à ses modèles, leur élégance suprême et raffinée. La physionomie manque un peu de flamme. Ce n'est pas la faute de l'artiste. Elle n'en avait pas toujours; elle était diverse comme l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le vent qui soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide et silencieux, un peu froid d'aspect, était celui qui se montrait d'ordinaire dans la première jeunesse, même après le tapage de ses débuts. Un de ses camarades de collège, qui l'a vu très souvent jusqu'au printemps de 1833, m'assure n'en avoir guère connu d'autre. C'est celui que Lamartine aperçut «nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tête supportée par sa main, sur un divan du salon obscur de Nodier». Lamartine remarqua sa chevelure flottante, ses yeux «rêveurs plutôt qu'éclatants», son «silence modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de poètes», et ne s'en occupa point davantage; il devait mettre trente ans à remarquer autre chose.

On rencontre dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie un joli croquis d'un Musset tout différent, «au regard ferme et clair, aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes». C'est celui qui se montrait seulement par échappées, le Musset tout frémissant de vie et de passion, dont les yeux bleus jetaient du feu, que le plaisir affolait et qui se laissait terrasser par la moindre émotion, jusqu'à pleurer comme un enfant; le Musset que le délire saisissait dès qu'il avait la fièvre, et dont tous les contraires, tous les extrêmes, avaient fait leur proie. Il était bon, généreux, d'une sensibilité profonde et passionnée, et il était violent, capable de grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement tendre, absurdement confiant, et soupçonneux à en être méchant, mêlant dans la même haleine les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors des retours adorables, des repentirs éloquents, sincères, irrésistibles, pendant lesquels il se détestait, s'humiliait, prenait un plaisir cruel à faire saigner son cœur perpétuellement douloureux. A d'autres instants, il était dandy, mondain, étincelant d'esprit et persifleur; à d'autres encore, il ne bougeait d'avec les jeunes filles, dont la pureté le ravissait et qu'il faisait valser indéfiniment en causant bagatelles et chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif, tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur aux femmes qu'il aimait, mais ayant de très grands côtés et rien de petit ni de bas; un être séduisant, attachant, et qui ne pouvait être que malheureux.

Les contemporains l'ont vu à tour de rôle sous ces divers aspects, et ils ont porté sur lui des jugements contradictoires qui contenaient tous une part de vérité.


CHAPITRE III

«CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE»

LE «SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL»

Les Contes d'Espagne et d'Italie effarèrent les classiques. On ne s'était pas encore moqué d'eux avec autant de désinvolture. Les critiques saisirent leurs férules, et Musset en eut sur les doigts. Je crois—sans oser en répondre—que le premier article fut celui de l'Universel (22-23 janvier 1830). Il portait en épigraphe ces vers des Marrons du feu:

N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites
Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas,

et il commençait ainsi: «Voyez la force de la conscience! Le premier cri de M. de Musset, qui n'aime pas les pommes cuites, c'est: Ne me jetez pas de pommes cuites! Il sent que le lecteur sera tenté de lui jeter quelque chose, et naturellement il pare le danger qu'il redoute le plus. Que jetterons-nous donc à M. de Musset?»