L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux,
Tant que le monde ira,—pas à pas,—côte à côte—
Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs.

Placé ainsi entre les deux camps, il ne lui restait plus qu'à être lui-même. A défaut d'un peuple d'admirateurs, il avait sa poignée de fidèles. Ceux-ci avaient perçu, dès le premier jour, l'accent personnel au travers des notes d'emprunt, et ils ne demandaient à l'auteur du Don Juan que d'être Musset, encore Musset, toujours Musset. Sa mère lui conte dans une lettre de 1834 qu'un danseur de sa sœur, un polytechnicien, a dit à celle-ci: «Mademoiselle, on m'a dit que vous êtes la sœur de M. Alfred de Musset?—Oui, monsieur, j'ai cet honneur-là.—Vous êtes bien heureuse, mademoiselle.» Mme de Musset-Pathay ajoute que toute l'École polytechnique ne jure que par lui (13 février). Au moment où Mme de Musset-Pathay traçait ces lignes, la jeunesse de son fils était finie. Il avait vingt-trois ans. Les six années écoulées depuis sa sortie du collège avaient été des années légères. Elles sont résumées dans une de ses chansons, d'une mélancolie souriante:

J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur:
N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C'est perdre en désirs le temps du bonheur?

Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
Nous rend doux et chers les plaisirs passés?

J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur:
N'est-ce point assez de tant de tristesse?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C'est à chaque pas trouver la douleur?

Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
Ce n'est point assez de tant de tristesse;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les chagrins passés?

(1831)

Le temps est passé de l'insouciance heureuse. Nous arrivons à la grande crise de la vie de Musset. Il va aimer vraiment pour la première fois, et il ne trouvera plus que les chagrins d'amour sont «doux et chers».


CHAPITRE IV